Ngũgĩ wa Thiong’o (1938–2025) : le chant du peuple, même dans le silence
Il est des hommes dont la mort surprend moins qu’elle ne confirme la vie. Ngũgĩ wa Thiong’o, disparu en mai 2025 à l’âge de 87 ans, fut de ceux-là. Né à l’ombre des collines de Limuru, au Kenya encore sous la férule britannique, il connut le fracas des révoltes, l’injustice des geôles, l’exil amer ; mais il connut surtout la douce tyrannie de l’écriture, qui ne laisse en paix aucun cœur honnête.
Ngũgĩ — on l’appelait James autrefois, du nom imposé par l’école coloniale, mais ce prénom-là s’effaça quand il comprit que les chaînes les plus solides sont celles que l’on forge dans la langue — Ngũgĩ, donc, ne fut pas qu’un romancier. Il fut prophète, ouvrier de la conscience, semeur de graines dans un monde affamé de récits neufs. À ceux qui s’étonnaient qu’il écrivît ses romans en kikuyu, langue d’un peuple jadis réduit au silence, il répondait que l’écrivain, comme le paysan, doit parler la langue de son sol, sous peine de nourrir des fruits sans saveur.
Ses livres ? Qu’ils s’appellent Weep Not, Child, A Grain of Wheat, Devil on the Cross ou Wizard of the Crow, tous furent des actes de foi, des homélies laïques prêchées au peuple des humiliés. Quiconque a lu ces pages y a entendu bruire le vent des plantations, gémir les fers des geôliers, mais aussi rire les enfants libres sous les manguiers. Car Ngũgĩ n’avait pas l’amertume pour compagne : il savait la souffrance, mais il croyait en l’aube.
On dira que l’homme a manqué le Nobel. Peut-être. Mais il a gagné mieux : il a nourri la langue des peuples, il a offert aux nations affranchies un miroir qui ne déformait pas leur visage. Ses mots, traduits ou non, ont franchi les frontières et, jusque dans la francophonie, éveillé des plumes à la nécessité de parler vrai.
Alors, oui, Ngũgĩ wa Thiong’o est mort. Mais ceux qui l’ont lu savent que sa voix ne s’éteindra pas de sitôt. Elle est là, dans chaque enfant qui ose écrire dans sa langue première ; dans chaque lecteur qui cherche, au-delà des mots, le souffle du juste.
Et toi, lecteur — quelle langue choisiras-tu, pour dire demain ?

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