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Francophonie et Amérique : un rendez-vous manqué
English summary
The Americas host a deep francophone heritage: Quebec and other Canadian communities, Haiti, Louisiana and parts of the Caribbean all share historic French roots. Yet these populations are largely minorities in English- or Spanish-speaking countries and often lack full official language statuserudit.orgobservatoire.francophonie.org. In Canada alone millions speak French, and Louisiana still has ~250 000 francophones (down from ~1M in the 1960s)francophoniedesameriques.comfrancophoniedesameriques.com. The Organisation internationale de la Francophonie (OIF) includes six full members in the Americas (Canada, New Brunswick, Québec, Haiti, Saint-Lucia, Dominica)observatoire.francophonie.org, but major states like the U.S. have only observer ties. This fragmented Francophonie “suffers from unfinished official recognition and insufficient political practice”erudit.org. Schools of French immersion are growing (e.g. 5 200+ Louisiana students in 2019francophoniedesameriques.com) and thousands learn French in the region, yet institutional support has been limited. Only recently has the OIF taken special interest: a Nov 2024 Québec seminar gathered delegates from Mexico, Louisiana, etc., to design national francophone initiativesfrancophonie.orgfrancophonie.org. These steps aim to remedy decades of neglect, but many see the Americas as a missed rendez-vous for Francophonie – a huge cultural/economic opportunity long underexploited.
ARTICLE
Selon le Centre de la francophonie des Amériques, quelque 33 millions de francophones et francophiles vivent dans les Amériques et les Caraïbeslesoleildelafloride.com. Cette masse linguistique considérable est répartie notamment entre le Canada (10,7 M) et les États-Unis (12,4 M). Pourtant, l’enracinement historique et démographique de la francophonie dans le Nouveau Monde ne s’est pas traduit par une influence politique ou culturelle à la hauteur : l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) ne compte que six membres de plein droit en Amérique/Caraïbes (Canada, Québec, Nouveau-Brunswick, Haïti, Dominique, Sainte-Lucie) et sept observateurs (Ontario, Louisiane, Mexique, République dominicaine, etc.)lesoleildelafloride.com. À titre de comparaison, trois des XIX sommets de la Francophonie ont eu lieu en Amérique (1987 et 2008 au Québec, 1999 au Nouveau-Brunswick)lesoleildelafloride.com, mais depuis lors l’espace francophone américain a souvent été relégué au second plan. Ce rendez-vous manqué se lit dans l’agenda diplomatique : dans la stratégie OIF 2024–2027, l’accent reste largement mis sur l’Afrique, tandis que les partenaires américains reçoivent peu d’attention ou de ressources dédiées. Les acteurs locaux multiplient pourtant les initiatives (colloques universitaires, réseaux civiques, forums jeunesse) qui témoignent du potentiel inexploré de cette zone américaine francophone.
Le Québec : un pilier frileux
La province de Québec joue un rôle de pivot factice. D’un côté, elle héberge les principales structures francophones : l’Agence universitaire de la Francophonie (montréal), l’Institut de la Francophonie pour le développement durable (Québec) et un observatoire de la langue française basé à Québec, qui analyse la diversité linguistique nord-américainelepetitjournal.com. De même, le Québec accueille des événements de premier plan (par exemple la 5ᵉ conférence ministérielle de la culture de la Francophonie en mai 2025) et a coorganisé en 2024 une mission économique OIF réunissant plus d’une centaine d’acteurs francophones en juin dernierlepetitjournal.com. Dans ce microcosme, les autorités québécoises déploient une politique très proactive : le gouvernement mène une « politique d’attractivité » à l’égard des étudiants francophones du monde, même « francotropes » d’Amérique latine, pour assurer la vitalité du français dans la provinceassemblee-nationale.fr. Le déséquilibre reste cependant frappant : environ 1 000 étudiants québécois partent chaque année en France contre 18 000 Français au Québecassemblee-nationale.fr, et c’est en réalité Montréal et Toronto qui attirent l’essentiel des universitaires étrangers.
Zahra Kamil, représentante régionale de l’OIF pour les Amériques, confiait en 2025 que la mission qu’elle a bâtie à Québec doit surtout faire connaître l’OIF dans une région où « la Francophonie institutionnelle reste parfois méconnue »lepetitjournal.com. Malgré ces efforts diplomatiques (observatoire linguistique, missions économiques, forums jeunesse), le Québec agit pour l’instant comme un acteur isolé : il ne peut imposer une vision continentale indépendante et dépend beaucoup de la France et de sa propre diplomatie. L’interview de Mme Kamil souligne que le bureau de Québec s’est « imposé comme un acteur central », mais surtout parce qu’il partait de zérolepetitjournal.com. En somme, le Québec est conscient du potentiel (pays le plus francophone d’Amérique par la population) et du devoir de leadership, mais il ne peut compenser seul l’absence d’une stratégie cohérente de la Francophonie dans la région.
Louisiane : un héritage en péril
La Louisiane – ancienne colonie française des Amériques – est devenue aujourd’hui un exemple de fragilité du français dans un État anglophone. Malgré son statut historique (le français est inscrit comme troisième langue officielle de l’État), la part des locuteurs a chuté dramatiquement. Les données du recensement 2017–2021 montrent qu’environ 57 640 personnes déclaraient parler français à la maison, et seulement 14 020 le français cadien (patron du créole)axios.com, soit quelque 72 000 francophones au total. Ces chiffres confirment une démographie francophone résiduelle (1,6% de la population locale). La plupart vivent dans les paroisses d’Acadie (sud de l’État), avec quelques communautés créoles du centre. Cette minorité linguistique est donc dérisoire par rapport aux quelque un million de locuteurs estimés dans les années 1960, et la langue est désormais classée comme « en danger » par l’UNESCO.
Sur le plan institutionnel, la Louisiane ne fait pas partie de la Francophonie officielle : elle dispose seulement d’un statut d’observateur auprès de l’OIF sans perspective d’adhésion pleine tant que les États-Unis ne sont pas eux-mêmes membreslesoleildelafloride.com. Les projets francophones sur le territoire (CODOFIL, écoles immersives, festivals) sont portés par les autorités locales ou par les circulations acadiennes, et non par l’OIF. Ainsi, la coopération institutionnelle se fait souvent au-delà de l’OIF stricto sensu : par exemple, en novembre 2025 la province canadienne de l’Ontario a signé avec le lieutenant-gouverneur de Louisiane une « déclaration commune » pour promouvoir le français dans l’éducation, la culture et l’économieonfr.tfo.org. Ce geste symbolique souligne qu’il revient à des gouvernements extérieurs (Ontario) ou aux États fédéraux de soutenir le français louisianais, faute d’un véritable ancrage au sein de la diplomatie francophone mondiale. Le bilan est donc inquiétant : la Louisiane possède un riche héritage culturel (Cajuns, Créoles, bayous, jazz), mais cet atout historique est menacé par le désintérêt international et l’assimilation intérieure.
Haïti : l’appel d’urgence francophone
La situation haïtienne met en lumière à la fois l’importance géopolitique du continent et les limites de la Francophonie. Haïti traverse en 2024–2025 une crise sans précédent : plus de 90 % de Port-au-Prince est contrôlé par des gangs armés, plus d’1,3 million d’Haïtiens ont fui leurs foyers, et la moitié de la population souffre d’insécurité alimentairefrancophonie.org. Dans ce contexte de quasi-faillite de l’État, Haïti agit comme un test pour la communauté francophone. Jusqu’ici, la Francophonie est intervenue timidement. En septembre 2025, l’OIF et la CARICOM ont coorganisé une réunion de haut niveau à New York pour appeler à une « mobilisation internationale décisive » pour Haïtifrancophonie.org. Louise Mushikiwabo a appelé à un « sursaut mondial » en soutien à l’accord de transition haïtien. L’Organisation a ainsi déjà multiplié quelques actions concrètes : un comité consultatif franco-caribéen s’est tenu en janvier 2024 pour coordonner l’aide, et une mission d’information OIF s’est rendue à Port-au-Prince en mars 2025 – la secrétaire générale rappelle également que l’OIF a formé 1 300 membres de la force multinationale haïtienne (MMAS) au français et au créolelemonde.fr. De plus, en 2025 une subvention exceptionnelle d’un million d’euros a été débloquée dans le cadre du Fonds « La Francophonie avec Elles » pour renforcer les initiatives des femmes haïtiennes sur le terrainfrancophonie.org.
Ces gestes illustrent une mobilisation, mais ils sont jugés encore partiels face à l’ampleur de la crise. L’action francophone reste focalisée sur Haïti, précisément parce qu’aucun autre gouvernement français ou africain n’a été chassé récemment de la zone, et c’est Haïti qui fait face à la crise la plus grave du continent. La dynamique entre l’OIF et la CARICOM (communauté anglophone) montre que la solidarité francophone peut exister au niveau interétatique, mais aussi que l’axe Haïti–Caraïbes prime. En définitive, Haïti est devenu un carrefour géopolitique pour la Francophonie américaine, plus par nécessité sécuritaire (calmer un foyer de crise) que par projet culturel.
Les Caraïbes francophones : écueils et contradictions
Au-delà d’Haïti, les autres îles francophones des Caraïbes restent marginales. Les deux petits États insulaires francophones (Dominique, Sainte-Lucie) ne comptent que pour des poids mineurs dans l’organisation, et leurs dialectes locaux (créoles) dominent la vie quotidienne. Les territoires français des Antilles (Martinique, Guadeloupe, Guyane) ne figurent pas non plus comme entités distinctes au sein de l’OIF : ils sont « absorbés » par la France métropolitaine. En conséquence, la Francophonie régionale est structurée de façon éclatée. L’OIF dispose toutefois d’une représentation régionale (REPCA) basée à Port-au-Prince pour suivre l’ensemble des Caraïbes et de l’Amérique latinelesoleildelafloride.com, mais elle opère presque exclusivement sur l’urgence haïtienne. Les enjeux éducatifs et culturels spécifiques des Caraïbes (enseignement du créole, coopération régionale, industries culturelles locales) peinent à trouver une stratégie commune dans une OIF largement « binationalisée » par la France et le Québec. La récente alliance OIF–CARICOM sur Haïtifrancophonie.org est révélatrice : elle a été motivée par la crise commune et non par une politique anticipée de développement régional. Au final, l’espace francophone caribéen reste dépourvu de synergie forte – un rendez-vous manqué qui laisse le français en concurrence frontale avec l’anglais local (et le créole) plutôt que comme force de relais culturelle.
Les limites de l’OIF dans l’espace américain
La relative invisibilité actuelle de la francophonie en Amérique s’explique en partie par les priorités institutionnelles de l’OIF. Le rapport parlementaire français de 2025 souligne que cette organisation reste « trop souvent confondue avec la politique extérieure de la France, avec un deux poids deux mesures selon le régime considéré »assemblee-nationale.fr. Concrètement, cela se traduit par un déséquilibre budgétaire et stratégique en faveur de l’Afrique : par exemple, l’Agence française de développement consacre 60 % de ses financements aux pays d’Afrique francophoneassemblee-nationale.fr, tandis qu’aucune stratégie spécifique n’est définie pour soutenir la francophonie américaineassemblee-nationale.fr. Autrement dit, l’espace francophone des Amériques reste un parent pauvre du point de vue des financements et de la diplomatie de l’OIF. Les programmes internationaux (mobilité étudiante, jumelages culturels, diffusion du français) existent, mais ils s’appliquent globalement ou partiellement – la Commission note que l’AFD « n’a pas défini de stratégie autre que de communication concernant les enjeux propres à l’espace francophone »assemblee-nationale.fr.
En parallèle, la gouvernance de l’OIF peine à valoriser la dimension nord-américaine. Le choix de politiques « décoloniales » l’a amenée à critiquer certaines politiques nationales (voir la vive polémique autour du français au Québec) tout en restant silencieuse sur d’autres crises touchant la région. Cette ambiguïté politique fragilise son influence : la Francophonie a certes lancé des programmes (ex. programme de mobilité Senghor pour les étudiants des Amériques), mais elle arrive en terrain encombré par la compétition anglophone/latine, et par les alliances inter-américaines (Caricom, OECO, etc.) qui lui échappent. Enfin, la disparition ou la faiblesse de réseaux autonomes en Amérique – comme le Réseau des villes francophones d’Amérique qui a sombré faute de financements – signifie qu’un tissu associatif régional peine à faire contrepoids. En somme, l’OIF dans les Amériques reste surtout un label diplomatique, pas un moteur de projet géopolitique.
Regarder vers l’avenir : enjeux et leviers
Ce constat n’est pas écrit dans le marbre. Le potentiel géopolitique, culturel et symbolique de l’Amérique francophone est réel : c’est là que la langue française trouve sa troisième aire de diffusion après l’Afrique et l’Europe. Pour que le « rendez-vous » ne soit pas définitivement perdu, plusieurs pistes méritent d’être explorées. D’abord, l’OIF et les États concernés (France, Canada) pourraient rééquilibrer les coopérations en faveur du Nord : par exemple, un Erasmus francophone plus ambitieux (PIMEF) doit impérativement tenir ses promesses outre-Atlantiqueassemblee-nationale.fr, de même qu’un effort accru sur l’immersion et la bilinguisation dans les écoles louisianaises et haïtiennes. Ensuite, il faudrait développer des plateformes de dialogue propres aux francophones américains – parlementaires (APF), maires, jeunesse – au lieu de faire reposer toute la démarche sur Paris. Enfin, la Francophonie doit revendiquer clairement un rôle dans les enjeux globaux affectant ces pays (sécurité régionale, économie numérique, migrations, lutte culturelle) plutôt que de n’apparaître que comme un expédient patrimonial. Seul un engagement massif et constant (financement des universités, soutien aux médias en français, coopération policière et judiciaire, valorisation des industries culturelles locales) pourra transformer l’espace francophone américain en véritable pivot stratégique. Comme l’ont rappelé les signataires d’un rapport parlementaire récent : la devise de la Francophonie doit être « une langue commune au service de causes communes »assemblee-nationale.frassemblee-nationale.fr, un idéal à réaliser aussi bien dans les Caraïbes ou le Mississippi que dans les rives du fleuve Sénégal.
Sources : données officielles et analyses récentes de l’OIF, de l’Assemblée nationale française et de médias spécialiséslesoleildelafloride.comassemblee-nationale.frlepetitjournal.comaxios.comlemonde.frassemblee-nationale.fr. Ces documents mettent en évidence les statistiques et constats décrits ci-dessus : par exemple, le rapport parlementaire de juin 2025 et les dépêches de l’OIFfrancophonie.orglemonde.fr. Les citations précises sont intégrées dans le texte en notes de bas de page.
Key points (English)
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Historic francophone presence: Atlantic Canada (Acadie) counts ~465 000 French speakersfrancophoniedesameriques.com; Louisiana has ~250 000 today (from ~1M in 1960s)francophoniedesameriques.com; plus millions in Québec, Ontario and Haiti.
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Minority status: Outside Québec/New Brunswick and Haiti, French is a protected minority language without full official status. Québec is French-only, Canada/NB bilingual and Haiti French/Creole co-officialobservatoire.francophonie.org; U.S. states like Louisiana legally protect Frenchobservatoire.francophonie.org.
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OIF membership: Only 6 full members in the Americas (Canada, NB, Québec, Haïti, Saint-Lucia, Dominique) and 6 observers (e.g. Argentine, Ontario, Mexique)observatoire.francophonie.org. Large Francophone populations (USA, Mexique) remain outside the core Francophone network.
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Education and networks: French immersion programs are expanding (Louisiana immersion enrollees >5 200 in 2019francophoniedesameriques.com). Over 100 Alliance Française schools operate in the US (and dozens in Latin America)observatoire.francophonie.org, indicating growing demand, but overall French instruction is still marginal.
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Economic potential: The Francophone economic bloc is large (≈16 % of world GDP, 20 % of world tradefr.wikipedia.org). The Americas’ francophone markets (natural resources, tourism, diaspora) offer huge untapped opportunity for cultural and commercial cooperation.
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Recent OIF efforts: In Nov. 2024 the OIF hosted a seminar in Québec with delegates from Chile, Costa Rica, Louisiane, Mexique, etc., to develop “Initiatives francophones nationales”francophonie.orgfrancophonie.org. This reflects a new push to integrate American francophone communities through bilingual policies and capacity-building.
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Fragmentation: The “Francophonie of the Americas” is multi‑layered (Québécois, Acadiens, Franco‑Ontariens, Afro-Caribbeans, Cajuns, etc.). Without stronger coordination, these communities remain fairly separateerudit.org, diluting their collective influence in global Francophonie institutions.
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