Entre files d’attente, discours sur Mayotte et nouvel album de Nawal, l’archipel cherche à reprendre la maîtrise de son avenir sans masquer ses fragilités
English summary
The Comoros are once again facing severe fuel supply difficulties, only two months after deadly protests forced the government to suspend major price increases. The national hydrocarbon company denies an actual shortage, but long queues and rationed distribution reveal the fragility of the country’s energy system. President Azali Assoumani has meanwhile renewed the claim over Mayotte and called for economic sovereignty. Singer Nawal offers a different vision of Comorian influence by reinventing taarab through jazz and Indian Ocean traditions.
Depuis plusieurs semaines, les files d’attente s’allongent devant les stations-service de Grande Comore. Le gazole est particulièrement recherché, tandis que les chauffeurs, les entreprises et les familles tentent d’organiser leurs déplacements dans l’incertitude.
La Société comorienne des hydrocarbures refuse pourtant de parler de pénurie. Elle affirme que l’approvisionnement du territoire demeure assuré et explique limiter certaines demandes afin de préserver les stocks jusqu’à l’arrivée de la prochaine cargaison. Selon sa direction, 13 100 tonnes de produits pétroliers ont été réceptionnées au début du mois de juillet.
La distinction entre « pénurie » et « distribution maîtrisée » peut être importante dans un communiqué. Elle l’est généralement un peu moins lorsque l’automobiliste attend plusieurs heures devant une pompe.
Une crise qui n’a pas commencé en juillet
Les difficultés actuelles prolongent une crise ouverte au printemps.
En mai, le gouvernement avait augmenté fortement les prix des carburants pour répercuter la hausse du coût des importations liée aux tensions internationales. Les nouveaux tarifs avaient déclenché plusieurs journées de manifestations et d’affrontements. Une personne avait trouvé la mort, avant que les autorités ne suspendent provisoirement les augmentations.
Le pays se retrouve donc pris entre plusieurs contraintes.
Il importe la quasi-totalité de ses produits pétroliers. Il dispose de capacités de stockage limitées. Le transport entre les îles complique la distribution. Enfin, les finances publiques ne permettent pas de subventionner indéfiniment les prix sans réduire d’autres dépenses.
La Société comorienne des hydrocarbures avait déjà évoqué la nécessité de constituer un stock stratégique capable de couvrir plusieurs mois. Une telle réserve diminuerait l’effet des crises internationales, mais supposerait des infrastructures, des financements et une gouvernance suffisamment transparente.
Le carburant comme révélateur politique
Dans un archipel, le carburant n’alimente pas seulement les voitures.
Il fait circuler les marchandises, les bateaux, les groupes électrogènes et les transports collectifs. Lorsque sa distribution se grippe, les prix alimentaires augmentent, les activités ralentissent et l’électricité devient plus fragile.
La crise révèle surtout une dépendance que les discours officiels sur la souveraineté peinent à dissimuler.
Les Comores peuvent affirmer leur indépendance diplomatique, rechercher de nouveaux partenaires et critiquer l’influence française. Leur économie demeure néanmoins très exposée aux importations, aux transferts de la diaspora et aux variations des cours mondiaux.
La souveraineté véritable ne se mesure pas seulement au nombre de drapeaux hissés lors de la fête nationale. Elle se mesure à la capacité d’un pays à assurer l’énergie, l’alimentation, l’éducation et les transports de sa population.
Mayotte au cœur du discours national
Lors des cérémonies du 51e anniversaire de l’indépendance, le 6 juillet, le président Azali Assoumani a de nouveau affirmé la revendication comorienne sur Mayotte. Il a présenté le prochain demi-siècle comme celui de la souveraineté territoriale et économique.
La position de Moroni reste constante : l’indépendance de l’archipel serait inachevée tant que Mayotte demeure administrée par la France.
Du côté français, le choix des Mahorais de rester français lors des consultations organisées dans les années 1970 fonde la légitimité du rattachement. Mayotte est devenue département français en 2011.
Cette opposition juridique et historique est bien connue. Son utilisation politique mérite néanmoins d’être observée.
La revendication de Mayotte permet au pouvoir comorien de réaffirmer une unité nationale autour des quatre îles représentées par les quatre étoiles du drapeau. Elle peut aussi détourner momentanément l’attention des difficultés économiques intérieures.
Cela ne signifie pas que la revendication serait artificielle. Elle appartient profondément à la mémoire nationale comorienne. Mais une cause légitime aux yeux d’une population peut également être utilisée par un gouvernement confronté au mécontentement social.
Une souveraineté économique encore à construire
Dans son discours du 6 juillet, Azali Assoumani a mis en avant une croissance supérieure à 4 % en 2026, l’augmentation des investissements agréés et la création de plusieurs milliers d’emplois. Ces chiffres proviennent de la présidence comorienne et doivent donc être lus comme les éléments du bilan présenté par le pouvoir.
La presse locale offre une vision plus contrastée. Elle souligne l’organisation réussie des célébrations, mais aussi le décalage entre le cérémonial officiel et les difficultés quotidiennes rencontrées par la population.
Les files d’attente devant les stations fournissent une image assez nette de ce contraste.
Le gouvernement promet l’émergence à l’horizon 2030. Les habitants demandent d’abord à pouvoir se déplacer aujourd’hui.
La polémique du drapeau : prudence nécessaire
Plusieurs titres relayés sur les réseaux sociaux et par des agrégateurs ont évoqué la publication, par des responsables gouvernementaux, d’une image du drapeau comorien privée de ses quatre étoiles.
Ces étoiles représentent traditionnellement Grande Comore, Anjouan, Mohéli et Mayotte. Leur disparition éventuelle serait donc hautement symbolique.
À ce stade, les éléments disponibles ne permettent pas de déterminer avec suffisamment de certitude s’il s’agissait d’une erreur graphique, d’une image produite automatiquement, d’une publication isolée ou d’un geste politique.
Cette affaire doit donc rester présentée comme une controverse à vérifier, et non comme la preuve d’un changement officiel. Un gouvernement ne renonce probablement pas à cinquante ans de doctrine territoriale parce qu’un logiciel a oublié quatre étoiles, même si les logiciels possèdent parfois un étrange talent diplomatique.
Note culturelle : Nawal fait voyager le taarab comorien
La chanteuse Nawal vient de publier son cinquième album, Afro Jazz Taarab Project. Enregistré en partie à Zanzibar et sorti le 10 avril 2026, le disque associe instruments traditionnels, oud, qanun, accordéon et cordes à une formation de jazz comprenant piano électrique, basse et batterie.
Le taarab s’est construit dans les ports et les cours de l’océan Indien, au croisement des influences arabes, swahilies, indiennes et africaines. Aux Comores, il est devenu une musique de cérémonie, de poésie et de mémoire collective.
Nawal ne cherche pas à le conserver comme une pièce de musée. Elle le transforme pour lui permettre de rencontrer d’autres publics sans perdre ses racines.
Ses textes abordent l’unité, le respect, la transmission et la critique des illusions matérielles. Cette dimension spirituelle distingue son projet d’une simple fusion musicale destinée aux festivals internationaux.
L’album propose une autre forme de souveraineté comorienne.
Elle ne passe ni par une déclaration diplomatique ni par une confrontation territoriale. Elle consiste à prendre une tradition locale, à la maîtriser suffisamment pour la transformer, puis à l’offrir au monde sans demander la permission aux anciens centres culturels.
Une francophonie comorienne à plusieurs voix
Les Comores possèdent trois langues officielles : le shikomori, le français et l’arabe. Le français demeure très présent dans l’administration, l’éducation, la presse et les relations internationales.
Cette francophonie n’efface pas les langues comoriennes. Elle fonctionne comme une langue de circulation supplémentaire, notamment pour la diaspora installée en France et à Mayotte.
L’enjeu est d’éviter que le français ne demeure uniquement la langue des institutions, des communiqués et des anciennes relations coloniales.
Les artistes, écrivains et journalistes peuvent en faire une langue comorienne à part entière, nourrie par le shikomori, l’arabe et les cultures de l’océan Indien.
Nawal montre que l’influence internationale d’un petit pays ne dépend pas seulement de la puissance de son État. Une chanson bien enracinée voyage parfois plus loin qu’un discours présidentiel.
Points essentiels
Les files d’attente persistent devant les stations-service de Grande Comore.
La Société comorienne des hydrocarbures affirme que les stocks restent suffisants.
La distribution est limitée afin d’attendre la prochaine cargaison.
Une hausse importante des prix avait provoqué des manifestations meurtrières en mai.
Azali Assoumani a réaffirmé la revendication sur Mayotte lors de la fête nationale.
Le discours de souveraineté contraste avec la dépendance énergétique du pays.
Nawal renouvelle le taarab comorien dans son album Afro Jazz Taarab Project.
Sources
Mayotte Hebdo, crise du carburant et réponse de la Société comorienne des hydrocarbures.
Reuters, suspension des hausses de prix après les affrontements de mai.
Présidence de l’Union des Comores, discours du 51e anniversaire de l’indépendance.
Comores Infos, regard critique sur les célébrations et la situation sociale.
Mayotte Hebdo et Bandcamp, présentation de l’album de Nawal.
France Diplomatie, présentation institutionnelle et régionale des Comores.
Pour aller plus loin
Commenter
La revendication de Mayotte renforce-t-elle l’unité nationale comorienne ou détourne-t-elle l’attention des difficultés économiques ?
Les Comores devraient-elles privilégier la constitution de stocks stratégiques ou investir davantage dans les énergies renouvelables ?
Que pensez-vous du renouvellement du taarab proposé par Nawal ?
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