Climat : à quoi sert encore de négocier en français ?


À Abidjan, la Francophonie prépare ses négociateurs






English Summary

In September 2026, more than 200 French-speaking climate negotiators from 27 countries will take part in an international training workshop in Abidjan ahead of COP31 in Antalya. The initiative illustrates one of the most concrete and least visible functions of institutional La Francophonie: enabling diplomats and experts from Africa, the Caribbean, the Middle East and Oceania to participate fully in international negotiations that increasingly operate in English. Similar support is currently being provided at the UN conference on desertification in Mongolia. The issue goes beyond defending French for symbolic reasons. Negotiating in one's working language means having access to technical information, understanding legal nuances, building coalitions and defending national interests. This may be precisely where the OIF proves most useful: not by turning French into an identity slogan, but by making it an effective language of international power and expertise.


Il existe une manière assez simple de mesurer l'utilité de la Francophonie : regarder ce qu'elle permet de faire que ses membres auraient davantage de difficulté à accomplir seuls. À ce titre, l'atelier qui doit se tenir à Abidjan du 8 au 11 septembre prochain mérite davantage d'attention qu'un énième sommet diplomatique. Plus de 200 négociatrices et négociateurs francophones doivent y être formés avant la 31ᵉ Conférence des Nations unies sur le climat, prévue du 9 au 20 novembre à Antalya, en Turquie. Soixante participeront physiquement aux travaux et plus de 120 à distance. Ils représenteront 27 pays d'Afrique, de la Caraïbe, du Moyen-Orient et de l'Océanie.

L'objectif paraît technique : connaître les dossiers de la COP31, maîtriser les procédures et s'entraîner aux techniques de négociation grâce à des simulations. Mais derrière ce programme se cache une question beaucoup plus politique : dans quelle langue le monde négocie-t-il son avenir ?

Les conférences internationales sont officiellement multilingues. Dans la pratique, une part considérable du travail préparatoire, de l'expertise, des échanges informels et des documents techniques circule en anglais. Cela crée une inégalité rarement évoquée. Tous les négociateurs ne disposent pas du même accès immédiat aux informations, au vocabulaire juridique et scientifique ou aux discussions qui précèdent les décisions. Or une négociation climatique ne consiste pas simplement à prononcer un discours devant une assemblée. Elle suppose de comprendre un texte parfois extrêmement technique, d'en repérer une nuance, de proposer une modification, de construire une coalition et de défendre des intérêts nationaux souvent considérables.

Dans ce contexte, défendre le français n'est plus une affaire de prestige culturel. C'est une question de capacité à négocier.


Quand la langue devient un rapport de force

La différence entre parler suffisamment anglais pour tenir une conversation et négocier un accord international dans cette langue est immense. Une formulation juridique légèrement différente peut modifier une obligation. Un terme technique peut déterminer l'accès à un financement. Une expression apparemment secondaire peut décider si un engagement sera impératif, souhaitable ou simplement facultatif.

Les diplomates professionnels le savent depuis longtemps : la langue n'est jamais complètement neutre dans une négociation.

Pour les pays francophones en développement, la question devient particulièrement importante. Beaucoup disposent d'administrations plus réduites que les grandes puissances. Une délégation américaine, européenne ou chinoise peut mobiliser des dizaines de spécialistes autour d'un dossier. Certains États africains ou insulaires doivent au contraire suivre simultanément plusieurs groupes de négociation avec des équipes beaucoup moins nombreuses.

À cette asymétrie de moyens s'ajoute parfois l'asymétrie linguistique.

C'est précisément là que l'Institut de la Francophonie pour le développement durable, l'IFDD, peut jouer un rôle que l'on connaît beaucoup moins que les grandes déclarations politiques de l'OIF : préparer des guides, former des négociateurs, organiser des concertations et mettre à disposition des experts capables d'accompagner les délégations francophones.

L'atelier d'Abidjan est organisé avec le ministère ivoirien de l'Environnement et bénéficie notamment du soutien du Canada, de Monaco et de la France. Une attention particulière doit également être portée à la participation des négociatrices des pays en développement.

Nous sommes ici très loin d'une Francophonie décorative.


À Oulan-Bator, l'expérience existe déjà

L'actualité de ces derniers jours fournit d'ailleurs un exemple presque parfait de cette méthode. À Oulan-Bator, en Mongolie, se déroule actuellement la 17ᵉ Conférence des Parties à la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification. Le 24 août, plus de cinquante délégués francophones se sont réunis pour dresser ensemble le bilan de la première semaine des négociations.

Ils ont passé en revue les points de blocage, les divergences entre États et les dossiers susceptibles d'avancer pendant la seconde semaine. Les discussions concernaient notamment la sécheresse, les migrations, le budget de la convention, l'interface entre science et politique, la participation de la société civile ou encore le futur cadre stratégique après 2030.

L'intérêt de ce type de réunion est évident. Un négociateur arrivé tardivement peut rapidement comprendre ce qui s'est passé. Un nouveau diplomate bénéficie de l'expérience des plus anciens. Des délégations qui disposent de moyens limités peuvent mutualiser une partie de leur expertise. Et les représentants francophones apprennent à se connaître.

La langue devient alors autre chose qu'un patrimoine culturel.

Elle devient un réseau professionnel.


Une Francophonie qui produit de l'expertise

L'IFDD publie également pour les grandes conférences environnementales des guides de négociation et des résumés destinés aux décideurs. Pour la conférence actuellement organisée en Mongolie, le guide francophone rappelle explicitement que les négociations se déroulent dans un environnement essentiellement anglophone et fournit notamment les équivalents anglais des principaux sigles et termes utilisés.

Ce détail est révélateur.

Il ne s'agit pas de prétendre que l'on pourrait supprimer l'anglais des négociations internationales. Ce serait absurde. Les négociateurs francophones ont évidemment intérêt à le maîtriser.

Il s'agit de leur permettre de ne pas être intellectuellement dépendants d'une seule langue.

Un expert doit pouvoir comprendre un concept dans sa propre langue, l'étudier, le discuter avec ses collègues, puis connaître son équivalent anglais lorsqu'il entre dans une négociation internationale.

La Francophonie devient ainsi une infrastructure de traduction et d'expertise.

C'est probablement l'une des formes les plus intelligentes que puisse prendre aujourd'hui la défense du français.


Le climat concerne directement le monde francophone

Cette expertise est d'autant plus stratégique qu'une grande partie de l'espace francophone se trouve directement exposée aux conséquences du changement climatique.

Les États insulaires doivent affronter l'élévation du niveau de la mer.

Les pays sahéliens connaissent les questions de sécheresse et de dégradation des terres.

Les territoires tropicaux doivent gérer des événements climatiques extrêmes.

Les pays forestiers d'Afrique centrale se trouvent au cœur des discussions internationales sur la protection des grands bassins forestiers.

Les agricultures africaines sont particulièrement sensibles aux variations de température et de précipitations.

Autrement dit, plusieurs États francophones arrivent aux conférences climatiques avec des intérêts essentiels à défendre.

Ils ne peuvent pas simplement être spectateurs de négociations écrites ailleurs.


Former des négociateurs plutôt que produire des slogans

Cette action offre également une réponse intéressante à une critique souvent adressée à l'OIF : son caractère trop généraliste et trop institutionnel.

Nous nous demandions récemment si la Francophonie ne gagnerait pas à se concentrer sur quelques verbes : apprendre, circuler, produire et dialoguer.

La formation des négociateurs correspond exactement à cette logique.

On apprend une expertise.

Les diplomates circulent et se rencontrent.

Ils produisent des analyses et des positions.

Puis ils dialoguent et négocient avec le reste du monde.

La langue française n'est plus l'objet du programme.

Elle en devient l'instrument.

La différence est considérable.


Créer une véritable école francophone de la négociation

On pourrait même aller beaucoup plus loin.

Pourquoi ne pas transformer ces formations ponctuelles en une véritable école francophone permanente de la négociation internationale ?

Elle pourrait former des diplomates et experts dans plusieurs domaines : climat, biodiversité, commerce international, numérique, intelligence artificielle, santé, droit maritime, fiscalité internationale ou sécurité alimentaire.

Des spécialistes québécois pourraient y travailler avec des diplomates sénégalais.

Des juristes belges avec des experts ivoiriens.

Des chercheurs français avec des négociateurs béninois.

Des universitaires suisses avec des diplomates du Pacifique.

Les formations pourraient être organisées successivement à Abidjan, Dakar, Montréal, Bruxelles, Genève ou dans d'autres grandes villes francophones.

L'objectif ne serait pas de créer une diplomatie francophone unique. Chaque État conserverait évidemment ses intérêts.

Mais tous disposeraient d'un réservoir commun de compétences.


Genève devrait être l'une des capitales de cette Francophonie

Cette stratégie conduirait naturellement à redonner une importance particulière à Genève.

La ville accueille une concentration exceptionnelle d'organisations internationales : commerce, santé, travail, droits humains, migrations, propriété intellectuelle et de nombreuses agences des Nations unies.

Elle appartient en même temps à un pays partiellement francophone.

La Francophonie pourrait donc y développer beaucoup plus fortement ses programmes de formation, ses réseaux d'experts et son accompagnement des délégations.

Le français retrouverait ainsi une fonction historique de langue diplomatique, mais adaptée au XXIᵉ siècle.

Non plus parce que toutes les chancelleries du monde seraient obligées de parler français.

Mais parce qu'un ensemble important de pays disposerait des moyens nécessaires pour continuer à négocier et penser en français.


Une puissance sans politique étrangère commune

C'est peut-être là que se trouve une autre particularité intéressante de la Francophonie.

Elle n'a pas besoin de devenir une alliance géopolitique.

Le Canada, la France, le Sénégal, la Côte d'Ivoire, la Belgique, le Maroc ou le Vietnam n'auront évidemment pas toujours les mêmes positions.

Et ce n'est pas un problème.

Une communauté linguistique n'impose pas l'unanimité.

Elle peut en revanche fournir les instruments permettant à chacun de défendre plus efficacement sa propre position.

Deux négociateurs francophones peuvent parfaitement s'opposer autour d'une table tout en utilisant la même documentation, les mêmes formations et la même langue de travail.

La Francophonie deviendrait alors une puissance de capacité plutôt qu'un bloc politique.


Conclusion

À quoi sert donc de négocier en français ?

À comprendre exactement ce que l'on signe.

À former ses propres experts.

À mutualiser les connaissances.

À ne pas dépendre entièrement de documents produits dans une autre langue.

À permettre aux petites délégations d'accéder plus rapidement aux informations.

À construire des réseaux entre diplomates.

Et finalement à défendre plus efficacement ses intérêts.

L'atelier d'Abidjan ne fera probablement pas la une des journaux. Il n'aura ni le prestige d'un Sommet de la Francophonie ni la visibilité d'un grand discours présidentiel.

Mais il représente peut-être davantage l'avenir de la Francophonie que beaucoup de cérémonies officielles.

Parce qu'il répond à une question très simple.

Que peut-on faire ensemble parce que nous parlons français ?

À Abidjan, la réponse sera très concrète :

apprendre à mieux négocier avec le reste du monde.


La note francophone

Le français n'a pas besoin d'être la langue dominante d'une négociation internationale pour être utile. Il suffit qu'il permette à des experts de comprendre, préparer et défendre leurs positions avant de passer, lorsque cela devient nécessaire, à une autre langue.

C'est peut-être cela, le véritable multilinguisme : non pas traduire quelques discours officiels, mais permettre à plusieurs langues de continuer à produire de la pensée et de l'expertise.


🎥 Vidéo

Pour accompagner cet article, les contenus de l'Institut de la Francophonie pour le développement durable consacrés aux négociations environnementales permettent de suivre le travail francophone réalisé autour des conférences internationales.

Institut de la Francophonie pour le développement durable — actualités et négociations


Sources

À Abidjan, 200 négociatrices et négociateurs francophones se préparent pour la COP31 — IFDD

L'atelier se déroulera du 8 au 11 septembre 2026. Les participants viennent de 27 pays francophones d'Afrique, de la Caraïbe, du Moyen-Orient et de l'Océanie.

Les négociateurs francophones font le bilan de la première semaine de la COP17 désertification — IFDD

Plus de cinquante délégués se sont réunis à Oulan-Bator le 24 août pour analyser collectivement l'avancement des négociations.

Guide francophone des négociations de la COP17 sur la désertification — IFDD

Le document fournit aux décideurs et négociateurs une synthèse actualisée en français des principaux dossiers discutés en Mongolie.

La Francophonie mobilisée à la COP17 désertification — IFDD

L'OIF organise sur place préparation des délégations, concertations et mise à disposition d'outils d'aide à la négociation.


Pour aller plus loin

Le problème de la Francophonie, est-ce l'OIF ?

Cet exemple apporte précisément un élément de réponse : l'OIF paraît la plus convaincante lorsqu'elle fournit des outils concrets plutôt que lorsqu'elle cherche à couvrir tous les sujets du multilatéralisme.

Et si la Francophonie devenait aussi un espace de circulation ?

La mobilité des experts, chercheurs et diplomates pourrait constituer l'un des piliers d'une communauté francophone réellement opérationnelle.

Face à Trump, le Canada peut-il se tourner vers l'Afrique francophone ?

Les réseaux francophones peuvent également devenir des infrastructures économiques et diplomatiques reliant davantage le Canada et l'Afrique.


Et vous ?

La défense internationale du français doit-elle se concentrer davantage sur la formation d'experts et de diplomates capables de travailler dans cette langue ? Et la Francophonie devrait-elle créer une véritable école internationale francophone de la négociation ?


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