Et si la Francophonie redécouvrait l’Amérique latine ?


Montevideo rappelle que le français appartient aussi à une famille





English Summary

The second Francophone Seminar for Young Diplomats of the Americas, held in Montevideo from 28 to 31 July 2026, brought together around thirty young diplomats and students from 11 states and governments across the Americas and the Caribbean. Conducted entirely in French, the programme addressed international law, multilateralism, artificial intelligence, cultural diplomacy and negotiation. Beyond diplomatic training, the event raises a broader question: should La Francophonie rebuild stronger ties with Latin America and the wider Romance-language world? French, Spanish and Portuguese belong to the same linguistic family, but institutional cooperation between their respective cultural spaces remains surprisingly limited. A renewed Francophonie could rediscover “Latinity” not as an ethnic or geopolitical bloc, but as a practical network of related languages, while continuing to serve as a bridge toward Africa, the Caribbean and other cultural worlds.


Le français paraît parfois si étroitement associé à l’Europe occidentale, au Québec et à l’Afrique qu’on en oublierait presque un autre voisinage naturel : l’Amérique latine. L’actualité récente de la Francophonie vient pourtant de rappeler que ce lien n’a jamais complètement disparu. Du 28 au 31 juillet, Montevideo a accueilli la deuxième édition du Séminaire francophone des jeunes diplomates des Amériques. Une trentaine de jeunes diplomates et étudiants, venus de onze États et gouvernements des Amériques et de la Caraïbe, ont travaillé entièrement en français sur le droit international, la résolution pacifique des différends, les crises du multilatéralisme, l’intelligence artificielle, la diplomatie culturelle et la négociation.

Le choix de l’Uruguay n’est pas anodin. Premier État sud-américain à avoir rejoint l’Organisation internationale de la Francophonie comme observateur, en 2012, le pays vient également de signer avec l’OIF une convention destinée à renforcer la formation en français de ses diplomates. L’année précédente, le premier séminaire du même type s’était tenu à Santiago du Chili, réunissant notamment des participants chiliens, argentins, canadiens, costariciens, mexicains, uruguayens et québécois. Le dispositif commence donc à dessiner quelque chose qui dépasse un simple cours de langue : un petit réseau diplomatique francophone à l’intérieur d’un continent principalement hispanophone et lusophone.

La question mérite alors d’être élargie. Pourquoi la Francophonie regarde-t-elle si peu vers les autres grands espaces de langues romanes ? Pourquoi les relations entre français, espagnol et portugais restent-elles souvent affaire d’enseignement scolaire alors que leurs locuteurs forment ensemble un ensemble linguistique mondial gigantesque ? Et si, au lieu de considérer la proximité des langues romanes comme un simple souvenir scolaire du latin, nous commencions à la traiter comme une infrastructure de coopération internationale ?


La Francophonie a longtemps regardé vers le Nord et vers l’Afrique

La géographie contemporaine de la langue française explique en partie cet oubli. Le Québec représente évidemment le grand pôle francophone des Amériques. La France, la Belgique et la Suisse constituent encore des centres institutionnels, économiques et culturels majeurs. Et surtout, l’Afrique est devenue le principal espace démographique de croissance du français.

Il est donc parfaitement logique que les stratégies francophones se concentrent aujourd’hui sur Dakar, Abidjan, Kinshasa, Cotonou, Yaoundé ou Antananarivo.

Mais ce basculement ne devrait pas conduire à oublier l’Amérique latine.

Le français y a longtemps occupé une place culturelle qui dépassait largement le nombre de ses locuteurs. Au XIXᵉ siècle et pendant une partie du XXᵉ, les élites intellectuelles et diplomatiques de plusieurs pays latino-américains entretenaient des relations étroites avec la culture française. Paris constituait une capitale intellectuelle de référence et le français une langue importante de diplomatie, de droit, de littérature et de sciences humaines.

Cette situation a évidemment changé. L’anglais s’est imposé comme principale langue étrangère internationale et les sociétés latino-américaines ont également affirmé davantage leurs propres cultures.

Mais cela ne signifie pas que le lien francophone soit devenu inutile.

Au contraire, il peut être reconstruit sur des bases beaucoup plus équilibrées.

Non plus autour de l’idée que l’Amérique latine devrait regarder vers Paris.

Mais autour d’une question plus simple :

que peuvent faire ensemble des sociétés dont les langues sont parentes ?


Français, espagnol, portugais : des voisins qui se fréquentent peu

Un francophone découvrant l’espagnol ou l’italien connaît cette impression particulière : il ne comprend pas encore la langue et pourtant des mots, des structures ou des racines lui paraissent familiers.

Ce n’est évidemment pas un hasard.

Le français, l’espagnol, le portugais, l’italien, le roumain, le catalan ou l’occitan appartiennent tous à la famille des langues romanes, issues du latin populaire parlé dans différentes régions de l’Empire romain.

Cette parenté est connue de tous.

Mais nous en tirons étonnamment peu de conséquences politiques et culturelles.

Les mondes francophone, hispanophone et lusophone disposent chacun de leurs institutions, de leurs marchés éditoriaux, de leurs universités et de leurs réseaux diplomatiques. Ils collaborent évidemment, mais rarement comme parties d’un ensemble linguistique apparenté.

Il existe pourtant un formidable avantage potentiel : l’apprentissage réciproque est plus accessible qu’entre des langues appartenant à des familles complètement différentes.

On pourrait donc cesser de penser uniquement en termes de maîtrise parfaite d’une deuxième langue et développer beaucoup plus fortement ce que les linguistes appellent l’intercompréhension.

Un francophone pourrait apprendre à lire l’espagnol ou le portugais avant même de savoir parfaitement les parler.

Un hispanophone pourrait apprendre à comprendre le français écrit.

Un lusophone pourrait utiliser sa proximité avec les deux autres langues pour entrer plus facilement dans leurs espaces universitaires et culturels.

Cela changerait considérablement l’échelle du problème.


Une nouvelle latinité, mais sans nostalgie

Le mot qui apparaît naturellement est celui de latinité.

Il doit cependant être manié avec précaution.

Au XIXᵉ siècle, la notion a parfois été utilisée pour imaginer un ensemble géopolitique de peuples « latins » opposé aux mondes germanique, anglo-saxon ou slave. Elle pouvait prendre des formes culturelles relativement innocentes, mais aussi devenir instrument de rivalités nationales ou d’idéologies beaucoup plus douteuses.

Ce n’est évidemment pas ce modèle qu’il faudrait ressusciter.

La latinité contemporaine pourrait au contraire renoncer complètement à toute définition ethnique.

Elle serait d’abord linguistique.

Et elle serait surtout devenue mondiale.

Le portugais n’est plus principalement européen : son plus grand pays est le Brésil et il est parlé dans plusieurs États africains.

L’espagnol possède son principal centre démographique dans les Amériques.

Le français connaît sa plus forte croissance en Afrique.

La famille des langues romanes s’est donc détachée depuis longtemps de son berceau européen.

Une latinité du XXIᵉ siècle réunirait potentiellement un Sénégalais francophone, un Brésilien lusophone, un Mexicain hispanophone, un Québécois, un Angolais, un Roumain et un Italien.

Ce qu’ils partageraient ne serait ni une race ni une nationalité.

Ce serait une parenté de langues permettant plus facilement la rencontre.


Montevideo pourrait devenir un laboratoire

C’est ici que l’expérience de Montevideo prend un intérêt particulier.

Les participants du séminaire n’étaient pas réunis pour célébrer abstraitement la langue française. Ils l’utilisaient.

Les séances se sont tenues en français.

Les jeunes diplomates ont travaillé sur le droit international, les crises mondiales, l’intelligence artificielle et la négociation multilatérale.

Ils ont simulé des négociations.

Ils ont appris à utiliser cette langue comme un outil diplomatique supplémentaire.

L’Uruguay ne deviendra évidemment pas un pays francophone parce que quelques diplomates apprennent le français.

Ce n’est d’ailleurs pas nécessaire.

L’intérêt est précisément ailleurs.

Un diplomate uruguayen parlant espagnol, anglais, français et peut-être portugais possède une capacité de dialogue considérablement élargie. Il peut travailler avec les pays hispanophones de son continent, dialoguer avec le Brésil, entrer facilement dans les réseaux internationaux anglophones et communiquer directement avec une part importante de l’Afrique, de l’Europe et du Canada grâce au français.

Le plurilinguisme devient un avantage diplomatique.

C’est probablement le meilleur argument possible pour la Francophonie en Amérique latine.


Une porte vers l’Afrique

Il existe surtout une raison nouvelle pour laquelle le français pourrait retrouver de l’intérêt en Amérique latine : l’Afrique.

Pendant longtemps, l’apprentissage du français en Argentine, au Chili ou en Uruguay pouvait être perçu essentiellement comme une ouverture culturelle vers la France.

Ce cadre devient trop étroit.

Apprendre français permet aujourd’hui d’entrer directement en relation avec une partie considérable de l’Afrique.

Pour le Brésil, cette dimension est particulièrement évidente. Le pays entretient déjà des relations importantes avec l’Afrique lusophone, mais le français pourrait faciliter davantage les relations avec ses voisins ouest-africains et centrafricains.

La même logique vaut pour d’autres États latino-américains.

Commerce.

Agriculture.

Énergie.

Formation universitaire.

Diplomatie.

Industries culturelles.

Coopération environnementale.

Les possibilités sont nombreuses.

La Francophonie pourrait ainsi devenir pour l’Amérique latine moins une fenêtre sur Paris qu’une porte vers un espace mondial comprenant une grande partie de l’Afrique.

Et inversement, les pays africains francophones disposeraient d’un accès plus direct au monde hispanophone et lusophone.


La Caraïbe peut servir de charnière

La deuxième édition du séminaire de Montevideo a d’ailleurs été ouverte pour la première fois aux États caribéens.

Ce détail mérite d’être remarqué.

La Caraïbe constitue précisément l’un des endroits où ces grands ensembles linguistiques se rencontrent.

Français.

Créoles.

Espagnol.

Anglais.

Néerlandais.

Les frontières linguistiques y sont proches et parfois imbriquées.

Haïti, les Antilles françaises, les territoires anglophones, Cuba, Porto Rico ou la République dominicaine appartiennent à des espaces politiques différents tout en partageant un même environnement maritime et plusieurs défis communs.

Climat.

Risques naturels.

Tourisme.

Énergie.

Migrations.

Commerce régional.

Patrimoine.

La Francophonie caribéenne pourrait donc constituer un laboratoire particulièrement naturel pour des coopérations plurilingues.

Plutôt que de considérer les différents blocs linguistiques comme des univers séparés, on pourrait apprendre à travailler entre eux.


Une diplomatie des langues romanes ?

Pourquoi ne pas aller plus loin et imaginer des formations diplomatiques communes ?

Des jeunes diplomates francophones apprendraient l’espagnol ou le portugais.

Des diplomates latino-américains renforceraient leur français.

Des séminaires réuniraient régulièrement Montréal, Montevideo, Dakar, Brasilia, Madrid, Lisbonne, Abidjan ou Bruxelles.

Les sujets ne manqueraient pas :

droit international ;

climat ;

agriculture ;

intelligence artificielle ;

culture ;

sécurité maritime ;

commerce ;

médiation internationale.

L’objectif ne serait pas de créer un improbable « bloc latin ».

Il serait simplement de transformer une proximité linguistique en capacité de coopération.

Cela correspondrait d’ailleurs parfaitement à une conception rénovée de la Francophonie.

Une organisation moins obsédée par le nombre de ses membres et davantage préoccupée par les réseaux qu’elle permet réellement de créer.


La Francophonie n’a rien à perdre à travailler avec l’hispanophonie

On pourrait craindre qu’un rapprochement avec les autres langues romanes affaiblisse le français.

C’est probablement l’inverse.

Les grandes langues ne survivent pas en s’isolant.

Elles survivent lorsqu’elles offrent des avantages supplémentaires à leurs locuteurs.

Si connaître le français permet également d’accéder plus facilement à l’espagnol, au portugais ou à l’italien, son apprentissage devient encore plus intéressant.

La Francophonie pourrait donc promouvoir beaucoup plus clairement le français comme porte d’entrée dans le plurilinguisme roman.

De la même manière, apprendre l’espagnol pourrait faciliter ensuite l’apprentissage du français.

Il n’est pas nécessaire que ces langues s’affrontent pour attirer des étudiants.

Elles peuvent au contraire renforcer mutuellement leur place face à la tendance mondiale au monolinguisme international.


Et le Brésil ?

Une telle stratégie resterait incomplète sans le Brésil.

Avec plus de 200 millions d’habitants, le géant lusophone constitue évidemment un partenaire central de toute réflexion sur les langues romanes dans les Amériques.

Le portugais brésilien possède lui-même une formidable production littéraire, musicale et audiovisuelle.

Les relations entre cultures françaises et brésiliennes sont anciennes.

Mais là encore, il serait possible de sortir du simple échange culturel bilatéral.

Pourquoi ne pas développer beaucoup plus fortement les passerelles entre Francophonie et Lusophonie ?

Le Sénégal, la Guinée-Bissau et le Cap-Vert se trouvent dans une même région.

La Côte d’Ivoire entretient des relations avec l’ensemble ouest-africain.

L’Angola et la République démocratique du Congo sont voisins.

Le Mozambique se trouve dans une région où plusieurs États utilisent également le français.

Les langues romanes rencontrent donc déjà physiquement leurs frontières en Afrique.

Créer des programmes français-portugais aurait un intérêt qui dépasserait largement l’Europe.


Une latinité ouverte sur les autres langues

Il faudrait toutefois éviter une erreur essentielle.

Renouer avec la latinité ne devrait jamais signifier enfermer la Francophonie dans le seul monde roman.

Car le français possède justement une force supplémentaire : il sert de langue commune à des populations dont les langues premières appartiennent à des familles complètement différentes.

Un Sénégalais peut parler wolof et français.

Un Marocain arabe et français.

Un Malgache malgache et français.

Un Camerounais l’une des nombreuses langues nationales de son pays, français et parfois anglais.

Le français constitue ainsi une passerelle entre le monde roman et d’autres espaces linguistiques.

Une coopération renforcée avec l’Amérique latine devrait donc fonctionner comme une ouverture supplémentaire, non comme la reconstruction d’un bloc civilisationnel fermé.

La Francophonie pourrait participer simultanément à plusieurs réseaux.

Francophone.

Africain.

Méditerranéen.

Caribéen.

Latin.

Américain.

C’est précisément cette multiplicité qui fait sa richesse.


Conclusion

Le séminaire organisé à Montevideo peut sembler modeste : une trentaine de jeunes diplomates, quatre jours de formation et une convention destinée à renforcer l’apprentissage du français dans la diplomatie uruguayenne.

Mais il indique peut-être une direction intéressante.

La Francophonie ne gagnera pas nécessairement en influence en accumulant toujours davantage de membres.

Elle peut en revanche gagner énormément en devenant un réseau de connexions entre plusieurs grands espaces du monde.

Le français possède pour cela une position singulière.

Il appartient à la famille latine.

Il peut donc dialoguer particulièrement facilement avec l’espagnol et le portugais.

Mais il est aussi devenu l’une des grandes langues africaines.

Il est américain par le Québec et les Caraïbes.

Il est méditerranéen.

Il touche le monde arabe.

Sa véritable force n’est donc peut-être pas d’appartenir à un seul bloc.

Elle est d'être situé au croisement de plusieurs mondes.

Montevideo rappelle ainsi quelque chose que nous avions peut-être oublié.

L’Amérique latine n’est pas extérieure à la Francophonie.

Elle peut en devenir l’un des grands voisins.

Et parfois, un bon voisin linguistique vaut mieux qu’un membre lointain qui ne parle presque jamais français.


La note francophone

Le mot « latinité » mérite probablement d’être sauvé de ses vieux usages politiques. Il peut désigner très simplement la proximité exceptionnelle qui existe entre plusieurs grandes langues mondiales issues du latin.

À condition toutefois de ne jamais transformer cette parenté linguistique en identité ethnique ou en bloc fermé.

La Francophonie pourrait ainsi être simultanément latine par son origine et mondiale par ses rencontres.


🎥 Vidéo

Pour compléter cet article, les contenus de l’OIF consacrés à sa présence dans les Amériques permettent de suivre les programmes développés avec les diplomates, les enseignants et les institutions de la région.

Représentation de l’OIF pour les Amériques — actualités


Sources

L’OIF forme 30 jeunes diplomates à Montevideo — Organisation internationale de la Francophonie

Du 28 au 31 juillet 2026, le deuxième Séminaire francophone des jeunes diplomates des Amériques a réuni à Montevideo une trentaine de participants issus de onze États et gouvernements. Les travaux se sont déroulés entièrement en français.

L’OIF forme des jeunes diplomates des Amériques en français — première édition à Santiago

La première édition avait été organisée au Chili du 21 au 24 octobre 2025 avec des participants venus notamment du Chili, d’Argentine, du Canada, du Costa Rica, du Mexique, d’Uruguay et du Québec.

Représentation de l’OIF pour les Amériques

Présentation des actions de la Francophonie sur le continent américain et de ses partenariats régionaux.


Pour aller plus loin

La jeunesse québécoise et le souverainisme
Le Québec rappelle que la Francophonie des Amériques ne se réduit pas à une présence culturelle française : elle possède ses propres sociétés, identités et débats politiques. Un complément intéressant à la réflexion sur une Francophonie américaine polycentrique.

Martinique : quand le droit de circuler devient le droit de rester
La question de la circulation se pose aussi à l'intérieur de l'espace francophone américain. En Martinique, mobilité, emploi et possibilité de construire son avenir sur son territoire sont intimement liés.

Et vous ?

La Francophonie devrait-elle développer une véritable stratégie vers l’Amérique latine ? Faut-il encourager l’intercompréhension entre français, espagnol, portugais et italien ? Et peut-on redonner un sens moderne au mot latinité, non comme identité politique fermée mais comme réseau mondial de langues et de cultures apparentées ?


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