4 septembre 1870 : quand la République arriva aussi dans les colonies


Liberté, citoyenneté, empire : une proclamation pleine de contradictions



English Summary

On 4 September 1870, the fall of Napoleon III after Sedan led to the proclamation of the French Republic in Paris. In the colonies, however, the Republic did not simply “arrive” on the same day. News travelled slowly, local governors had to promulgate the new regime, and its political consequences varied greatly from one territory to another. Guadeloupe, for example, officially announced the return of the Republic only in October 1870, together with the restoration of universal male suffrage and the election of deputies. The contrast was striking: since 1848, formerly enslaved men in several older colonies had been incorporated into the republican electorate, while in Algeria most Muslim inhabitants remained excluded from full citizenship. The Third Republic would therefore extend political rights in some colonies while simultaneously preserving, and later expanding, a deeply unequal colonial empire.


Le 4 septembre 1870, à Paris, tout va très vite. Deux jours auparavant, Napoléon III a capitulé à Sedan. La nouvelle de la défaite atteint la capitale, le Corps législatif est envahi et les députés républicains finissent par rejoindre l’Hôtel de Ville. La République est proclamée et un Gouvernement de la Défense nationale est constitué autour du général Trochu, de Gambetta, Jules Favre, Crémieux et de plusieurs autres figures de l’opposition au Second Empire.

Sur les gravures, tout semble se jouer en quelques heures.

Dans l’Empire colonial français, pourtant, le 4 septembre dure beaucoup plus longtemps.

Il faut que la nouvelle traverse l’Atlantique, l’océan Indien ou la Méditerranée. Il faut qu’un gouverneur reçoive les dépêches, qu’il publie une proclamation, qu’il fasse remplacer les emblèmes impériaux et qu’il applique les décrets venus de métropole. Selon les colonies, la chute de Napoléon III n’a donc ni le même calendrier ni les mêmes conséquences.

La République est proclamée à Paris le 4 septembre.

Elle est reçue, traduite et appliquée ailleurs.

Et c’est précisément là que commence l’histoire la plus intéressante.


Une République qui avait déjà bouleversé les colonies en 1848

Pour comprendre 1870, il faut revenir vingt-deux ans en arrière.

La précédente République avait laissé dans les colonies un souvenir considérable.

Le 27 avril 1848, le gouvernement provisoire de la IIe République abolit l’esclavage dans toutes les colonies françaises. Le texte ne se contente pas d’une déclaration abstraite : il mentionne expressément la Martinique, la Guadeloupe, La Réunion, la Guyane, le Sénégal, Mayotte et l’Algérie. Son article 6 prévoit également la représentation des colonies à l’Assemblée nationale.

L’abolition est effectivement proclamée en Martinique le 23 mai, en Guadeloupe le 27 mai, en Guyane le 10 août et à La Réunion le 20 décembre 1848. Quelques mois plus tard ont lieu aux Antilles les premières élections législatives au suffrage universel masculin. Victor Schœlcher est élu en Martinique et en Guadeloupe ; ayant choisi de représenter la Martinique, il laisse le siège guadeloupéen à Louisy Mathieu, ancien esclave.

Voilà pourquoi le mot République possède en 1870 une résonance particulière dans certaines vieilles colonies.

Il n’est pas seulement associé à un changement de gouvernement parisien.

Il évoque aussi 1848.

L’abolition.

Le suffrage.

La représentation parlementaire.

L’idée, encore très imparfaite mais politiquement puissante, que les principes proclamés en métropole doivent un jour atteindre également les territoires coloniaux.


En Guadeloupe, le 4 septembre arrive en octobre

La Guadeloupe permet de comprendre concrètement ce décalage.

Lorsque Paris proclame la République le 4 septembre, Pointe-à-Pitre ou Basse-Terre ne découvrent évidemment pas les événements dans la minute.

La chronologie locale indique qu’en octobre 1870, le gouverneur Gabriel Couturier publie une proclamation annonçant le retour de la République. Dans le même mouvement, il annonce le rétablissement du suffrage universel et promulgue le décret du 8 septembre prévoyant que la Guadeloupe élirait deux députés.

Ce détail est essentiel.

La République coloniale n’est pas seulement un changement de drapeau.

Elle remet immédiatement sur la table la question de la représentation politique.

Sous le Second Empire, les institutions représentatives coloniales avaient été fortement encadrées. Le retour de la République réactive donc l’héritage électoral de 1848.

Les habitants ne découvrent pas seulement que Napoléon III n’est plus empereur.

Ils apprennent qu’ils vont de nouveau participer à la désignation de représentants envoyés à Paris.

En 1871, la Guadeloupe élira notamment Melvil-Bloncourt, républicain noir originaire de Pointe-à-Pitre, qui deviendra une des figures remarquables des premières années de la IIIe République.

La distance entre Paris et les Antilles demeure immense.

Mais le bulletin de vote tente de la réduire.


Aux Antilles, le mot République ne signifie donc pas la même chose qu’en métropole

Pour un Parisien de septembre 1870, la République est d’abord la conséquence de Sedan.

Elle signifie la chute de l’Empire et la poursuite de la guerre contre la Prusse.

Pour une partie des populations antillaises, elle réveille en plus un autre souvenir : celui de l’émancipation de 1848.

Cela ne signifie évidemment pas que les sociétés antillaises deviennent égalitaires.

L’abolition juridique de l’esclavage n’a pas fait disparaître les hiérarchies économiques.

Les anciens propriétaires conservent une forte puissance foncière et sociale. Les inégalités de richesse demeurent considérables. Les préjugés de couleur ne s’évaporent pas avec un décret.

Mais quelque chose de fondamental s’est néanmoins produit.

Dans ces colonies, les hommes issus de l’esclavage peuvent désormais être électeurs et même députés.

La République donne donc aux luttes sociales et politiques locales un langage nouveau.

On ne réclame plus seulement une amélioration de la condition coloniale.

On peut réclamer l’application des principes républicains eux-mêmes.

Et cette logique deviendra extrêmement puissante au cours des décennies suivantes.


La République peut être citoyenne aux Antilles et coloniale en Algérie

C’est ici qu’apparaît le paradoxe majeur du 4 septembre.

La même République ne distribue pas partout les mêmes droits.

L’exemple algérien est le plus spectaculaire.

Le 24 octobre 1870, quelques semaines seulement après la proclamation du nouveau régime, le Gouvernement de la Défense nationale adopte plusieurs décrets concernant l’Algérie.

Le plus célèbre, le décret Crémieux, déclare citoyens français les Juifs indigènes des départements d’Algérie.

Mais la situation des musulmans demeure différente.

Le dispositif hérité du sénatus-consulte de 1865 reste fondé sur une distinction entre nationalité et citoyenneté : un musulman indigène peut demander à devenir citoyen français, mais cette procédure implique notamment son passage au statut civil français.

Ainsi, dès les premières semaines de la IIIe République, plusieurs régimes de citoyenneté coexistent à l’intérieur d’un même ensemble français.

Un ancien esclave guadeloupéen peut participer au suffrage universel masculin.

Un Juif d’Algérie devient automatiquement citoyen français à partir d’octobre 1870.

Un musulman d’Algérie demeure, dans l’immense majorité des cas, sujet français sans bénéficier automatiquement de la pleine citoyenneté politique.

La République proclame l’égalité, mais l’Empire organise la différence.


Le Sénégal offre encore un autre modèle

Le Sénégal complique encore le tableau.

La présence française y est ancienne, particulièrement à Saint-Louis et Gorée. Certaines populations des établissements sénégalais ont connu des formes de représentation politique sous les régimes républicains, mais la citoyenneté y prend progressivement une forme singulière.

Saint-Louis, Gorée, Dakar et Rufisque deviendront les fameuses Quatre Communes, dont les habitants bénéficieront d’un statut politique exceptionnel par rapport au reste de l’Afrique occidentale française.

Là encore, la logique républicaine ne consiste donc pas simplement à séparer citoyens français et étrangers.

Elle dessine toute une gamme de statuts.

Citoyens de plein droit.

Originaires des communes.

Sujets coloniaux.

Habitants de territoires administrés selon des régimes particuliers.

L’empire républicain devient peu à peu une extraordinaire construction juridique où l’universalité proclamée à Paris cohabite avec une différenciation permanente outre-mer.


La grande contradiction de la IIIe République

Ce paradoxe ne disparaîtra pas avec les années.

Il s’amplifiera.

Car la République proclamée le 4 septembre 1870 finira par devenir le régime de la plus vaste expansion coloniale française.

Lorsque Gambetta proclame la République, une grande partie de l’Afrique occidentale, de l’Afrique équatoriale et de l’Indochine n’appartient pas encore à l’empire colonial français tel qu’il existera quelques décennies plus tard.

Sous la IIIe République seront notamment consolidées ou conquises de vastes possessions en Tunisie, en Afrique occidentale, à Madagascar ou en Indochine.

Le régime qui généralise l’école primaire en métropole, affirme le suffrage universel masculin et construit progressivement une culture civique républicaine administre simultanément des millions d’hommes et de femmes privés des mêmes droits politiques.

La contradiction n’est donc pas accidentelle.

Elle se trouve au cœur du système.

La République peut affirmer :

Liberté, Égalité, Fraternité

tout en organisant un empire où les habitants ne disposent précisément ni des mêmes libertés, ni de la même égalité juridique, ni de la même citoyenneté.


Pourquoi les vieilles colonies connaissent-elles un traitement différent ?

La différence tient largement à l’histoire.

La Martinique, la Guadeloupe, la Guyane et La Réunion sont de vieilles possessions françaises. Après l’abolition de 1848, la République a choisi d’y intégrer les anciens esclaves à la citoyenneté plutôt que de maintenir officiellement une catégorie juridique séparée fondée sur leur origine servile.

Ce choix ne supprime pas les discriminations.

Mais il crée une situation politique très différente de celle des territoires conquis plus tard.

Dans une colonie ancienne, un homme noir peut devenir électeur, conseiller général, maire ou député.

Dans une grande partie de l’empire africain construit après 1880, l’immense majorité des habitants restera en revanche placée sous des statuts coloniaux spécifiques.

C’est pourquoi il faut se méfier de l’expression « les colonies ».

Il n’existe pas un seul système colonial français.

Il existe plusieurs régimes qui se superposent.

L’histoire de la République en Guadeloupe n’est pas celle de l’Algérie.

Celle du Sénégal n’est pas celle de la Martinique.

Et celle de l’Indochine sera encore différente.


République ou assimilation ?

Cette diversité donne naissance à l’une des grandes doctrines françaises de l’époque : l’assimilation.

L’idée paraît simple.

Puisque la République se veut universelle, les colonies devraient progressivement être rapprochées des institutions métropolitaines.

Même lois.

Même école.

Même citoyenneté.

Même représentation.

Dans la réalité, l’assimilation demeure extrêmement sélective.

Elle fonctionne assez loin dans certaines vieilles colonies.

Elle est partiellement appliquée au Sénégal.

Elle rencontre des obstacles considérables en Algérie.

Et elle sera largement abandonnée ou limitée dans les grandes conquêtes africaines et asiatiques de la fin du XIXe siècle.

La République préfère alors administrer des populations différentes plutôt que de leur accorder à toutes les mêmes droits.

Le mot « assimilation » demeure.

La citoyenneté universelle attend.


Le 4 septembre vu depuis les outre-mer change donc de sens

Voilà pourquoi commémorer uniquement le 4 septembre comme la naissance parisienne de la IIIe République laisse une partie de l’histoire dans l’ombre.

Vue de Paris, la journée est révolutionnaire.

Vue depuis les colonies, elle constitue le commencement d’une question :

jusqu’où la République est-elle prête à appliquer ses propres principes ?

Dans certaines colonies, la réponse est relativement ambitieuse.

Le suffrage universel masculin revient.

Des députés sont élus.

Des hommes nés esclaves participent à la vie politique.

Dans d’autres territoires, la citoyenneté reste fractionnée.

Et dans les décennies suivantes, l’expansion impériale créera des millions de nouveaux sujets français qui ne deviendront jamais citoyens sous la IIIe République.

La République est donc à la fois un instrument d’émancipation et un régime colonial.

Ces deux réalités ne s’annulent pas.

Elles coexistent.


Une République réellement arrivée seulement en 1946 ?

On peut même pousser le paradoxe plus loin.

Pour une grande partie des populations colonisées, la pleine logique du principe républicain n’aboutira véritablement qu’après la Seconde Guerre mondiale.

La loi Lamine Guèye du 7 mai 1946 généralisera la qualité de citoyen aux ressortissants des territoires d’outre-mer, même si les systèmes électoraux continueront encore quelque temps à organiser des différences de représentation.

Et la même année, la Martinique, la Guadeloupe, la Guyane et La Réunion deviendront départements français.

D’une certaine manière, entre 1848, 1870 et 1946, on peut suivre un même problème pendant presque un siècle :

comment faire coïncider la République proclamée avec la République vécue ?

C’est l’une des grandes histoires politiques des outre-mer français.


Conclusion

Le 4 septembre 1870 n’a donc pas eu lieu partout le 4 septembre.

À Paris, la République surgit en quelques heures après Sedan.

Dans les colonies, elle arrive par dépêche, par bateau, par proclamation administrative et parfois plusieurs semaines plus tard.

Mais ce retard matériel est presque secondaire.

Le véritable retard est politique.

La République proclame l’universalité des droits alors que l’empire continue de les distribuer selon les territoires et les populations.

Aux Antilles, l’héritage de 1848 permet déjà à une partie importante des habitants de participer à la vie politique.

En Algérie, les distinctions de statut demeurent fondamentales.

Au Sénégal s’élabore un modèle particulier autour des communes.

Plus tard, l’expansion coloniale donnera naissance à des millions de sujets français dépourvus de la citoyenneté dont la République affirme pourtant le principe.

C’est peut-être cela qu’il faut retenir du 4 septembre vu depuis les outre-mer.

La République est bien arrivée dans les colonies.

Mais l’égalité républicaine, elle, a mis beaucoup plus de temps à débarquer.


La note ultramarine

Le 4 septembre permet de raconter autrement l’histoire républicaine française.

Non plus uniquement depuis l’Hôtel de Ville de Paris, mais depuis Basse-Terre, Fort-de-France, Saint-Denis, Cayenne, Saint-Louis ou Alger.

Cette géographie change immédiatement le récit.

La République n’y apparaît plus seulement comme un régime politique.

Elle devient une promesse à vérifier.

Et toute l’histoire coloniale française peut presque se lire comme la distance, parfois immense, entre cette promesse et son application.


Sources

Que s’est-il passé au Palais Bourbon le 4 septembre 1870 ? — Assemblée nationale

Le récit institutionnel détaillé de la chute du Second Empire et de la proclamation de la République.

Décret du 27 avril 1848 relatif à l’abolition de l’esclavage — Légifrance

Le texte abolit l’esclavage dans les colonies et prévoit leur représentation à l’Assemblée nationale.

L’abolition de l’esclavage en 1848 — Assemblée nationale

Une synthèse particulièrement utile sur les dates d’abolition dans les différentes colonies et sur les premières élections de 1848.

Décret Crémieux du 24 octobre 1870 — Légifrance

Le texte permet de mesurer immédiatement les différences de statut juridique entre les populations de l’Algérie coloniale.


Pour aller plus loin

Sénégal : vers la fin du français comme langue dominante ?

L’histoire des Quatre Communes et de la citoyenneté sénégalaise permet aussi de comprendre pourquoi le rapport contemporain du Sénégal à la France et au français possède une profondeur particulière.

Martinique : quand le droit de circuler devient le droit de rester

Un prolongement contemporain de la question de l’égalité entre citoyens et territoires : être juridiquement français ne fait pas disparaître les contraintes propres à l’insularité et à l’éloignement.


Et vous ?

Peut-on considérer la IIIe République comme véritablement universaliste alors qu’elle administra un empire profondément inégalitaire ? Les vieilles colonies antillaises représentent-elles une tentative d’assimilation républicaine différente du reste de l’empire ? Et le 4 septembre devrait-il être davantage raconté depuis les outre-mer plutôt que seulement depuis Paris ?


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