Au Tchad, exister devant l’État commence encore par un acte de naissance

 


N’Djamena lance avec l’OIF la numérisation de son état civil. Derrière les plateformes et les registres se joue une question beaucoup plus fondamentale : comment exercer ses droits lorsque son existence administrative n’a jamais été enregistrée ?





English summary

N’Djamena has launched a ten-month project to modernise and digitise its civil registration system with support from the Organisation internationale de la Francophonie. The programme aims to preserve existing registers, create a secure bilingual French-Arabic platform and simplify administrative procedures. The stakes are considerable: millions of Chadian children are estimated to lack birth certificates. Digitalisation can improve access to rights, but only if technology is accompanied by local registration services, data protection and practical access for families.


Un registre peut décider d’une vie

Le 23 septembre, la mairie de N’Djamena a lancé avec l’appui de l’Organisation internationale de la Francophonie un projet de modernisation numérique de l’état civil.

Le programme doit durer dix mois. Il prévoit la numérisation et la sauvegarde des registres existants, la création d’une plateforme intégrée de gestion, la sécurisation des données et la dématérialisation progressive des démarches. La solution doit fonctionner en français et en arabe.

Vu depuis un pays où l’acte de naissance paraît presque banal, le sujet peut sembler purement administratif.

Il ne l’est pas.

Sans acte de naissance, accéder à l’école, passer certains examens, obtenir des documents d’identité ou faire reconnaître officiellement sa filiation peut devenir extrêmement difficile.

L’état civil est la porte d’entrée vers de nombreux autres droits.


Près de trois millions d’enfants sans acte de naissance

Selon les données de 2024 rappelées cette année par les autorités tchadiennes, près de 2,948 millions d’enfants ne disposeraient pas d’acte de naissance. Parmi les enfants scolarisés, 22 % seraient concernés.

Le chiffre donne une autre dimension au projet.

Il ne s’agit plus simplement d’éviter qu’un fonctionnaire cherche pendant vingt minutes un registre dans une armoire.

Il s’agit de rendre visibles administrativement des centaines de milliers de personnes.

Un enfant non enregistré existe évidemment pour sa famille et sa communauté.

Mais il peut demeurer presque invisible pour l’État.

La contradiction est brutale : l’administration demande parfois un document qu’elle n’a jamais été capable de délivrer correctement.


Numériser les anciens registres avant qu’ils disparaissent

L’un des objectifs consiste à sauvegarder les registres déjà existants.

Dans de nombreuses administrations, les archives papier sont exposées aux dégradations, aux incendies, à l’humidité, aux pertes et aux manipulations répétées.

La numérisation permet de créer une copie durable et d’accélérer les recherches.

Elle peut également éviter qu’une personne doive retourner dans la commune où elle est née simplement parce que le registre original s’y trouve.

Mais la numérisation ne signifie pas automatiquement modernisation.

Scanner des millions de pages pour les déposer sur un serveur mal organisé revient seulement à déplacer le désordre d’une armoire vers un disque dur.

Le véritable enjeu consiste à créer une base interopérable, indexée et suffisamment sécurisée pour que les données puissent être retrouvées sans devenir facilement falsifiables.


Une plateforme bilingue français-arabe

Le choix d’une solution fonctionnant en français et en arabe est particulièrement important.

Le Tchad reconnaît les deux langues comme langues officielles, mais leur utilisation varie selon les administrations, les régions et les parcours scolaires.

Un système conçu exclusivement en français aurait reproduit une partie des difficultés qu’il prétend résoudre.

Le bilinguisme administratif peut devenir ici un outil concret d’égalité d’accès.

La Francophonie trouve d’ailleurs dans ce projet une fonction assez différente de sa représentation habituelle.

Elle ne défend pas le français contre l’arabe.

Elle soutient une plateforme qui doit fonctionner dans les deux langues.

C’est peut-être l’une des formes les plus intéressantes de la francophonie institutionnelle : faire du français une langue de service public sans exiger qu’elle soit seule.


Le numérique ne remplace pas un bureau accessible

Une plateforme peut simplifier les procédures.

Elle ne résout pourtant pas toutes les difficultés.

Encore faut-il que les naissances soient effectivement déclarées, que les familles puissent accéder aux services, que les agents soient formés et que les zones éloignées disposent de moyens de transmission suffisants.

Une mère vivant loin d’un centre administratif n’obtiendra pas nécessairement plus facilement un acte parce qu’un serveur moderne existe à N’Djamena.

L’enregistrement universel des naissances demande donc un réseau territorial.

Les outils numériques doivent raccourcir la distance entre l’administration et la population, pas simplement rendre l’administration centrale plus élégante.


Protéger les données autant que les registres

L’état civil contient certaines des informations les plus sensibles détenues par une administration : identité, date et lieu de naissance, filiation, mariage ou décès.

La sécurité annoncée par le projet sera donc déterminante.

Une fuite de données administratives peut faciliter les fraudes documentaires, l’usurpation d’identité ou la discrimination.

La modernisation doit intégrer des règles précises concernant les accès, les sauvegardes, les modifications et la traçabilité.

Dans un registre papier, il faut physiquement atteindre le document pour le consulter ou le modifier.

Dans un système numérique mal protégé, une faille peut ouvrir simultanément l’accès à des milliers de dossiers.

Le progrès technique change les risques autant qu’il les réduit.


L’OIF sort ici du seul terrain culturel

L’Organisation internationale de la Francophonie est souvent associée aux sommets, à la langue française, à la littérature ou aux échanges culturels.

Son action tchadienne relève d’un domaine très concret : l’administration publique.

Le projet s’inscrit dans l’objectif international d’un enregistrement universel des naissances à l’horizon 2030.

Cette dimension est intéressante pour l’avenir de l’organisation.

La Francophonie sera probablement jugée moins sur le nombre de discours consacrés au rayonnement du français que sur sa capacité à produire des coopérations utiles.

Un acte de naissance délivré plus vite a peu de prestige diplomatique.

Pour celui qui en a besoin afin de s’inscrire à un examen, il peut avoir davantage de valeur qu’un sommet entier.


Une coopération entre mairie et agence nationale

Le lancement du projet s’est accompagné de la signature d’un accord entre la mairie de N’Djamena et l’Agence nationale des titres sécurisés.

L’objectif est notamment d’améliorer l’interopérabilité entre les systèmes et de simplifier progressivement les démarches des usagers.

Ce point sera essentiel.

Une modernisation administrative réussit mal lorsque chaque institution construit sa propre base sans pouvoir communiquer avec les autres.

L’acte de naissance sert ensuite à établir d’autres documents.

Si les systèmes restent cloisonnés, le citoyen devra continuer à transporter physiquement les informations d’un service à l’autre.

La meilleure administration numérique est probablement celle qui évite au citoyen de devenir lui-même la clé USB de l’État.


Cap sur Erevan 2027 : le compte à rebours passe sous les 300 jours

Le Comité international des Jeux de la Francophonie a marqué le 26 septembre le jalon J-300 avant l’ouverture des Jeux d’Erevan.

La dixième édition doit commencer le 23 juillet 2027 et réunir dix disciplines sportives et dix concours culturels. Le comité rappelle notamment l’arrivée du théâtre, du breaking, des échecs, de l’haltérophilie et du basket fauteuil 3×3 parmi les disciplines proposées.

Une première liste de concurrents présélectionnés dans les concours culturels avait déjà été publiée au début du mois de septembre. Les listes doivent encore être complétées à mesure que les validations nationales seront finalisées.

Il n’y a évidemment encore aucun résultat sportif à annoncer. La rubrique suivra désormais surtout les noms des artistes et sportifs sélectionnés, les délégations et la préparation concrète des sites.


Note culturelle : Diane Dufresne fête ses 82 ans

Le 30 septembre 1944 naissait à Montréal Diane Dufresne, l’une des grandes figures de la chanson québécoise.

Chanteuse, comédienne et artiste visuelle, elle a imposé dès les années 1970 une présence scénique spectaculaire et une langue québécoise assumée. Le gouvernement du Québec la présente comme une figure qui a contribué à faire entrer le joual dans la chanson rock et populaire. Elle reçut notamment le prix Denise-Pelletier en 2018 pour l’ensemble de sa carrière.

Son parcours raconte bien une transformation de la Francophonie culturelle.

Pendant longtemps, les artistes francophones hors de France pouvaient ressentir la nécessité d’atténuer leur accent ou leurs expressions locales pour être compris à Paris.

Diane Dufresne a participé au mouvement inverse : faire de la particularité québécoise une force artistique.

La langue française mondiale n’a pas besoin d’une seule voix.

Elle a besoin de voix suffisamment fortes pour que leurs différences deviennent audibles.


Points essentiels

N’Djamena a lancé le 23 septembre un projet de modernisation et de numérisation de son état civil avec l’appui de l’OIF. Le dispositif doit fonctionner en français et en arabe et durer dix mois. Près de trois millions d’enfants tchadiens seraient encore dépourvus d’acte de naissance. Le projet prévoit également de sécuriser les archives et de simplifier les démarches. À Erevan, les Jeux de la Francophonie viennent de franchir le jalon J-300. Enfin, le 30 septembre marque le 82e anniversaire de la chanteuse québécoise Diane Dufresne.


Sources

OIF : lancement du projet de digitalisation de l’état civil au Tchad

Tchadinfos : la mairie de N’Djamena lance la digitalisation de l’état civil

Jeux de la Francophonie : Erevan 2027 passe le cap J-300

Prix du Québec : Diane Dufresne


Pour aller plus loin

MC Solaar à Québec : le rap est-il devenu le véritable espace culturel commun de la Francophonie ?

Index et archives de Moliérissime Haut pour retrouver les dossiers consacrés à l’Afrique et à la Francophonie


Commenter

La numérisation de l’état civil peut-elle réellement permettre l’enregistrement universel des naissances si les services restent difficiles d’accès hors des grandes villes ?

La Francophonie devrait-elle consacrer davantage de moyens à ce type de projets administratifs très concrets plutôt qu’aux seules initiatives linguistiques et culturelles ?


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