Une idée aujourd’hui très minoritaire, mais qui traverse plus d’un siècle d’histoire wallonne
12 septembre 2026
Résumé en anglais latinisant
Wallonia and France: the persistence of an old political possibility
The reunion of Wallonia with France is today a very minor political proposition, but it possesses profound historical roots. Francophilia occupied an important place in the Walloon movement, and in 1945 a plurality of delegates at the Walloon National Congress initially preferred reunion with France. Nevertheless, contemporary Wallonia has developed its own political institutions and a distinct Francophone identity. Any reunionist project must also confront another reality: the Walloon Region includes nine German-speaking communes possessing their own political autonomy.
L’idée paraît presque insolite aujourd’hui : et si la Wallonie devenait française ?
On parle généralement de « rattachisme ». Ses défenseurs préfèrent souvent le mot réunionisme, car ils ne présentent pas leur projet comme l’annexion d’un territoire belge par la France, mais comme la réunion de deux territoires appartenant selon eux à un même ensemble culturel et historique.
Le phénomène n’est pas récent. Le CRISP fait remonter le courant réunioniste au dernier quart du XIXe siècle. Il s’est développé à l’intérieur d’un mouvement wallon fortement francophile, dont certains militants considéraient que la communauté de langue, de culture et de civilisation rapprochait naturellement la Wallonie de la France.
Mais cette idée pose immédiatement une question qui dépasse le simple tracé d’une frontière : parler français fait-il de la Wallonie une partie potentielle de la France, ou fait-il simplement d’elle une nation francophone distincte ?
La Wallonie a déjà été française
Les réunionistes disposent d’un précédent historique important.
De 1795 à 1814, l’essentiel des territoires correspondant à la Wallonie actuelle appartient à la France révolutionnaire puis napoléonienne. Ils ne constituent pas une colonie ou un protectorat : ils sont intégrés à la République puis à l’Empire et organisés en départements français. Cette période est encore fréquemment invoquée par le courant réunioniste.
Après la chute de Napoléon, ces territoires sont rattachés au Royaume uni des Pays-Bas. Puis la révolution de 1830 aboutit à la création de la Belgique.
On comprend ainsi pourquoi les militants réunionistes parlent de réunion plutôt que de rattachement.
Mais l’argument historique possède évidemment ses limites. Deux siècles d’histoire belge ont suivi. La Wallonie a développé ses propres références politiques, sociales et culturelles, et son identité ne peut être réduite à une ancienne appartenance à la France.
Jules Destrée n’était pas simplement rattachiste
Il faut également éviter un raccourci fréquent.
Lorsque l’on parle de la conscience wallonne, le nom de Jules Destrée apparaît presque immédiatement. Sa célèbre Lettre au Roi sur la séparation de la Wallonie et de la Flandre, publiée en 1912, constitue un texte fondateur du mouvement wallon.
Destrée est profondément francophile. Il inscrit volontiers la Wallonie dans l’espace de civilisation française.
Mais cela ne suffit pas à faire de lui un simple militant du rattachement.
Son objectif politique principal est davantage l’autonomie wallonne et la transformation de la Belgique que sa disparition pure et simple.
Cette distinction est essentielle : le mouvement wallon a toujours été beaucoup plus vaste que le mouvement réunioniste.
1945 : le jour où la France arriva en tête
Le moment le plus spectaculaire de cette histoire se déroule après la Seconde Guerre mondiale.
Les 20 et 21 octobre 1945, plus d’un millier de participants se réunissent à Liège pour le Congrès national wallon. Quatre avenirs sont proposés : conserver la Belgique unitaire, obtenir l’autonomie de la Wallonie dans la Belgique, créer une Wallonie indépendante ou rejoindre la France.
Le résultat du premier vote est saisissant.
Sur 1 048 votants, 486 choisissent la réunion à la France, 391 l’autonomie dans le cadre belge, 154 l’indépendance et seulement 17 le maintien de la structure unitaire moyennant des réformes.
La France arrive donc en tête avec un peu plus de 46 % des voix.
Mais ce résultat est souvent raconté sans sa seconde moitié.
Ce premier scrutin avait été conçu comme un « vote sentimental ». Après les débats, un second vote, présenté comme le « vote de raison », donne une quasi-unanimité au projet fédéraliste : l’autonomie de la Wallonie à l’intérieur de la Belgique.
Le Congrès de 1945 résume presque toute l’ambiguïté wallonne : le cœur regarde volontiers vers la France, mais la solution politique finalement choisie reste belge.
Le fédéralisme belge a changé la question
Or la Belgique contemporaine a précisément fini par devenir fédérale.
La Wallonie possède aujourd’hui son Parlement et son Gouvernement. Elle exerce de nombreuses compétences qui auraient appartenu à l’État central à l’époque de Jules Destrée.
Cela a profondément modifié le problème.
Pour défendre une identité wallonne, il n’est plus nécessaire de choisir entre la Belgique unitaire et la France.
La Wallonie dispose désormais d’un espace politique propre.
C’est probablement l’une des principales raisons de l’affaiblissement du courant réunioniste. Le CRISP souligne que la fédéralisation progressive de la Belgique a contribué à marginaliser le « parti français » au sein du mouvement wallon.
Le paradoxe est remarquable : en accordant à la Wallonie une large autonomie, la Belgique a peut-être contribué à la maintenir belge.
Le rattachisme existe toujours, mais il pèse peu
Le réunionisme n’a pourtant jamais totalement disparu.
Le Rassemblement Wallonie-France, créé en 1999, continue de défendre l’intégration de la Wallonie à la République française.
Le courant réapparaît particulièrement lorsque la Belgique traverse une crise communautaire importante. Son raisonnement est généralement le suivant : si la Flandre devait un jour choisir l’indépendance, une Wallonie devenue seule aurait-elle intérêt à former un petit État indépendant ou à rejoindre la France ?
Mais son poids électoral demeure extrêmement faible. Le CRISP rappelle que le meilleur résultat fédéral du RWF dans les cantons wallons n'avait atteint qu'environ 1,7 % en 2010. Le courant réunioniste ne constitue actuellement aucune force parlementaire majeure en Wallonie.
Le rattachisme est donc aujourd’hui davantage une hypothèse géopolitique qu’un programme susceptible d’être appliqué à court terme.
Et Bruxelles ?
Une éventuelle disparition de la Belgique poserait immédiatement une autre question : que deviendrait Bruxelles ?
La Région de Bruxelles-Capitale ne fait pas partie de la Wallonie.
Elle constitue une région belge distincte, officiellement bilingue français-néerlandais, même si le français y occupe une place démographique considérable.
Certains projets réunionistes ont donc imaginé une Wallonie française accompagnée de Bruxelles, tandis que d’autres envisagent des solutions séparées. Le CRISP relève précisément que les différents projets de réunion à la France ne s’accordent pas toujours sur les territoires concernés.
Autrement dit, même dans l’hypothèse théorique d’une disparition de la Belgique, il n’existerait pas un partage simple entre une Flandre allant de son côté et une « Belgique française » rejoignant Paris.
Surtout, la Wallonie n’est pas entièrement francophone
Il existe une autre difficulté encore trop souvent oubliée.
La Région wallonne comprend neuf communes germanophones.
La Calamine, Lontzen, Raeren et Eupen forment le Pays eupenois. Plus au sud, Amblève, Bullange, Bütgenbach, Saint-Vith et Burg-Reuland constituent l’Eifel belge.
Ces neuf communes appartiennent territorialement à la Région wallonne, mais elles forment en même temps la Communauté germanophone de Belgique.
Et cette communauté ne constitue pas une simple minorité linguistique sans institutions.
Elle possède son propre Parlement, composé de 25 députés, son propre Gouvernement et des compétences importantes dans l’enseignement, la culture, les matières sociales ou la protection de la langue. La Région wallonne lui a même transféré plusieurs compétences régionales, notamment en matière d'emploi, de logement, d'aménagement du territoire et de pouvoirs locaux.
Voilà qui complique sérieusement la belle carte d’une Wallonie naturellement appelée à rejoindre la France.
Eupen et Saint-Vith deviendraient-elles françaises ?
La question n’est pas simplement théorique.
Les projets réunionistes eux-mêmes ne donnent pas tous la même réponse. Le CRISP relève que certains scénarios excluent explicitement la région de langue allemande d’une éventuelle réunion de la Wallonie à la France.
Et cela se comprend.
Les germanophones de Belgique possèdent une identité politique et linguistique propre. Leur avenir ne pourrait raisonnablement être décidé uniquement par un éventuel vote de la majorité francophone wallonne.
Dans l’hypothèse, aujourd’hui très spéculative, d’une dissolution de la Belgique, plusieurs solutions pourraient donc être imaginées : maintien avec une autre entité belge, autonomie accrue, association avec le Luxembourg ou l’Allemagne, intégration à une éventuelle Wallonie indépendante, voire entrée dans la France avec un statut particulier.
Mais aucune ne s’imposerait automatiquement.
Le cas germanophone rappelle surtout que Wallonie politique et Wallonie francophone ne sont pas exactement synonymes.
Et si la Wallonie n’avait justement pas besoin de devenir française ?
C’est ici que la Francophonie offre une autre lecture.
La Fédération Wallonie-Bruxelles est membre de l’Organisation internationale de la Francophonie depuis 1980. Elle y possède le statut de gouvernement membre.
La Belgique francophone possède donc déjà une personnalité internationale propre au sein de l’espace francophone.
Elle peut appartenir pleinement au monde francophone sans devenir française.
C’est même, au fond, le principe de la Francophonie : une même langue n’implique pas une même nationalité.
Le Québec n’a pas besoin de rejoindre la France pour appartenir au monde francophone. La Suisse romande non plus. La Wallonie peut suivre le même modèle.
Écrire en français sans devenir français
Et c’est peut-être dans la culture que cette différence apparaît le mieux.
La Belgique francophone ne parle pas simplement « le français de France ».
Elle possède ses propres usages, ses belgicismes, son septante, son nonante, ses écrivains, ses références et son rapport particulier à la langue.
Georges Simenon, Amélie Nothomb ou Jacques Brel appartiennent pleinement à la culture francophone sans devoir être transformés en artistes français.
La Wallonie et Bruxelles montrent ainsi qu’une identité peut être à la fois profondément francophone et politiquement non française.
C’est probablement l’objection culturelle la plus intéressante au rattachisme.
Une langue commune peut rapprocher deux peuples sans nécessairement les confondre.
Mais la France reste l’hypothèse de secours
Le réunionisme conserve néanmoins une logique.
Tant que la Belgique existe, une majorité de Wallons peut parfaitement conjuguer identité wallonne, citoyenneté belge et appartenance à la Francophonie.
Mais si la Belgique disparaissait ?
C’est alors que la question changerait radicalement.
Une Wallonie de quelques millions d’habitants devrait choisir entre l’indépendance, une nouvelle formule associant Bruxelles, une construction confédérale résiduelle ou un rapprochement avec un grand voisin dont elle partage la langue.
Dans ce scénario précis, la France redeviendrait nécessairement l’une des options possibles, même si elle ne serait certainement pas la seule.
Voilà pourquoi le rattachisme ne disparaît jamais complètement.
Il n’est pas réellement une alternative à la Belgique actuelle.
Il est surtout une réponse préparée à l’hypothèse d’une Belgique qui n’existerait plus.
Notre angle
Le rattachisme wallon est aujourd’hui très minoritaire. Rien ne permet d’affirmer que la Wallonie se prépare à devenir française.
Mais l’idée n’est ni une plaisanterie ni une invention récente.
Elle possède une histoire politique ancienne, elle a obtenu 486 voix sur 1 048 lors du premier scrutin du Congrès national wallon de 1945 et elle continue d’être défendue par quelques militants.
Elle révèle surtout quelque chose de plus intéressant sur la Francophonie.
Partager une langue ne dit pas encore ce que l’on doit faire politiquement de cette langue.
On peut considérer, comme les réunionistes, que la proximité linguistique et culturelle appelle un rapprochement institutionnel avec la France.
Ou considérer exactement l’inverse : la Belgique francophone démontre qu’il est possible d’écrire, chanter, penser et vivre en français sans devenir français.
Et la petite Communauté germanophone nichée à l’est de la Wallonie vient encore compliquer l’équation.
Si la Belgique devait un jour disparaître, la véritable question ne serait donc pas seulement : « la Wallonie rejoindra-t-elle la France ? »
Ce serait plutôt :
que voudront devenir les différents peuples et territoires qui composent aujourd’hui la Belgique ?
Sources
Le Congrès national wallon des 20 et 21 octobre 1945, Connaître la Wallonie
La Communauté germanophone, portail officiel de la Wallonie
Fédération Wallonie-Bruxelles, Organisation internationale de la Francophonie
Pour aller plus loin sur ce blog
La francophonie belge : un automne aux mille visages
Le français de Belgique : évolution tranquille et avenir assuré d’une langue sans complexe
Les belgicismes : ces mots que la France a oubliés, mais que la Belgique a gardés
La littérature belge francophone : écrire en français sans devenir français
Septante dans la littérature : quand le nombre devient identité
Jacques Brel, la voix belge qui a donné des nerfs à la langue française
À retenir
Le réunionisme wallon est aujourd’hui très minoritaire, mais il possède des racines historiques réelles. Son principal paradoxe est peut-être que la Wallonie dispose désormais, grâce au fédéralisme belge et à la Francophonie, des moyens d’affirmer une identité francophone propre sans avoir à devenir française. Tout scénario de réunion devrait en outre résoudre le cas particulier des neuf communes germanophones de la Région wallonne.
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La Wallonie aurait-elle intérêt à rejoindre la France si la Belgique disparaissait ? Ou son identité francophone est-elle justement devenue suffisamment forte pour exister indépendamment de la France ?
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