À Gourbeyre, les déchets agricoles deviennent du papier
English Summary
In Gourbeyre, Guadeloupe, a local company is turning banana-plant waste into paper, bags and packaging. Founded in 2018, LVDEV — “La Valeur des Déchets Verts” — recovers fibres from banana plants left after harvest and transforms them locally into biodegradable and compostable products. The initiative remains modest compared with the global packaging industry, and banana fibre cannot replace every use of plastic. Yet it illustrates a much broader challenge for overseas territories: instead of importing finished goods while paying to dispose of local waste, could islands create more value by transforming their own biological resources? In Guadeloupe, banana fibre may become one element of a genuinely local circular economy.
On connaît la banane guadeloupéenne lorsqu’elle arrive sur les étals, mais beaucoup moins ce qu’il reste dans les champs après la récolte. Le bananier n’est pas un arbre au sens botanique, mais une immense plante herbacée. Après avoir produit son régime, son pseudo-tronc est coupé afin de laisser la place aux nouveaux rejets. Une partie de cette matière végétale retourne naturellement au sol, mais elle peut également devenir une matière première.
À Gourbeyre, une entreprise guadeloupéenne a précisément décidé de regarder ces résidus autrement. Fondée en 2018, LVDEV, La Valeur des Déchets Verts, transforme des fibres issues des parties inutilisées du bananier en papier, sacs et différents emballages. L’entreprise présente ses produits comme biodégradables et compostables et indique travailler sans ajout de produits chimiques. Les matières végétales sont récupérées localement auprès d’exploitations agricoles avant d’être transformées dans son atelier guadeloupéen.
L’idée pourrait sembler anecdotique, mais elle pose en réalité une question économique essentielle pour les territoires ultramarins : pourquoi importer autant de produits manufacturés lorsque certaines des matières nécessaires à leur fabrication existent déjà sur place ?
Après la récolte, une deuxième vie pour le bananier
Le raisonnement commence directement dans les plantations. Une fois les bananes récoltées, le bananier laisse derrière lui une importante quantité de matière végétale. LVDEV extrait les fibres présentes dans cette biomasse et les transforme en papier. L’entreprise commercialise notamment son papier BANNANN’, proposé dans différents formats et grammages. Elle indique qu’il peut être utilisé avec des imprimantes à jet d’encre ou laser et qu’il sert également à fabriquer des cartes, des sacs et des emballages.
L’intérêt devient encore plus concret lorsque ce matériau est utilisé par d’autres entreprises locales. LVDEV met ainsi en avant sa collaboration avec la marque guadeloupéenne ZANMANN, pour laquelle des emballages de savons et des sacs ont été réalisés à partir de fibres de bananier. Dans ce cas, la boucle est presque complète : une exploitation agricole produit une matière végétale, une entreprise locale la transforme, puis une autre entreprise guadeloupéenne l’utilise pour conditionner sa propre production.
Ce qui quittait autrefois la chaîne économique après la récolte peut donc y entrer une seconde fois. C’est là que le projet devient plus intéressant qu’une simple curiosité écologique.
Une question d’industrie autant que d’environnement
On pourrait présenter cette expérience comme un joli exemple d’économie verte : un déchet agricole devient du papier et certains emballages plastiques sont évités. Pourtant, l’enjeu le plus important est probablement industriel.
Dans un territoire insulaire, produire localement une matière qui aurait autrement été importée possède une valeur particulière. La Guadeloupe dépend fortement des importations pour une grande partie de ses biens de consommation. Les entreprises locales supportent donc le coût du fret, les fluctuations du prix des matières premières et parfois des difficultés d’approvisionnement.
L’ADEME souligne justement que l’économie circulaire possède un intérêt particulier en Guadeloupe en raison de cette dépendance. Lorsqu’un déchet local devient une matière première utilisable, il peut simultanément réduire les volumes à traiter et limiter certains besoins d’importation.
C’est pourquoi le bananier mérite d’être observé autrement. La Guadeloupe exporte depuis longtemps des produits agricoles. Mais entre exporter une banane et fabriquer localement un matériau issu du bananier, la logique économique n’est plus exactement la même. Dans le second cas, la valeur ajoutée provient de la transformation. Il faut des machines, des compétences, de la conception, du design et de la commercialisation. Cela signifie aussi des emplois qui ne sont plus exclusivement agricoles.
Le plastique ne disparaîtra pas pour autant
Il faut évidemment nuancer le titre. Les fibres de bananier ne remplaceront pas le plastique dans tous ses usages. Les matières plastiques possèdent des propriétés très diverses et certaines applications médicales, industrielles, électriques ou alimentaires nécessitent des caractéristiques qu’un papier végétal ne peut pas offrir.
L’enjeu consiste plutôt à identifier tous les usages pour lesquels le plastique n’est pas indispensable. Les sacs, les emballages de produits artisanaux, la papeterie, certains supports publicitaires ou encore le conditionnement de produits cosmétiques peuvent dans certains cas être réalisés avec des matériaux d’origine végétale.
LVDEV elle-même ne prétend pas fabriquer un substitut universel au plastique. Son offre se concentre sur le papier, les sacs, le packaging et les produits personnalisés. Cette ambition est moins spectaculaire que l’idée de supprimer le plastique, mais elle est beaucoup plus crédible.
Remplacer seulement une petite partie des emballages importés par des matériaux fabriqués sur place constituerait déjà un résultat économique intéressant.
Une économie circulaire adaptée à une île
La question dépasse largement le seul bananier. Une étude de l’ADEME consacrée aux déchets d’activités économiques en Guadeloupe estime leur gisement à environ 132 725 tonnes par an. Une part importante est encore dirigée vers des installations de stockage.
Chaque fois qu’un déchet peut être réutilisé localement, deux problèmes peuvent donc être traités en même temps. Il faut éliminer moins de matière et il devient parfois possible d’importer moins de produits ou de matières premières équivalentes.
L’économie circulaire consiste précisément à sortir du modèle consistant à importer, consommer puis jeter. Une partie des matières doit pouvoir être réintroduite dans la production locale. Dans un territoire insulaire où les coûts de transport pèsent fortement sur l’économie, cette logique possède encore davantage d’intérêt qu’ailleurs.
Le climat guadeloupéen produit naturellement une quantité importante de biomasse. Le bananier n’est donc qu’un exemple parmi d’autres. La bagasse de canne, les résidus agricoles, certains déchets de bois ou encore les noix de coco peuvent également constituer des ressources potentielles. Toutes ces matières ne seront pas forcément rentables à transformer, mais certaines peuvent servir de base à de véritables petites filières industrielles.
De la banane à la noix de coco
L’exemple de WICOCO, à Sainte-Rose, montre d’ailleurs que la réflexion commence à s’étendre. Depuis 2022, cette entreprise développe une filière de valorisation des déchets de noix de coco. Les coques récupérées auprès de vendeurs d’eau de coco ou d’entreprises de l’agroalimentaire et de la cosmétique sont transformées en tourbe et en fibre.
L’ADEME indique que la ligne de production peut traiter entre 1,5 et 3 tonnes de coques par heure, avec un objectif annoncé de 100 tonnes de déchets de coco valorisés par an à la fin de 2026. Le projet a également bénéficié d’un soutien public important.
La comparaison avec LVDEV est intéressante. D’un côté, les déchets de bananiers deviennent papier et emballages. De l’autre, les coques de noix de coco deviennent substrats horticoles, paillage ou fibres susceptibles d’être utilisées dans d’autres matériaux.
Ces entreprises restent modestes. Mais elles dessinent peut-être les contours d’une économie guadeloupéenne qui ne se contenterait plus de produire des matières premières agricoles avant d’importer ensuite les produits manufacturés dont elle a besoin.
Produire davantage sur place
La question du développement ultramarin est souvent abordée à travers le coût de la vie, les aides publiques, les importations et la continuité territoriale. Ces sujets sont évidemment essentiels, mais il faut aussi poser une autre question : que peut-on réellement produire sur place ?
La Guadeloupe ne deviendra jamais autosuffisante, et ce n’est d’ailleurs pas souhaitable. Elle continuera d’importer des véhicules, des machines, des médicaments, des équipements électroniques et de nombreux produits qu’il serait peu réaliste de fabriquer localement.
L’autonomie économique ne consiste pas à tout produire soi-même. Elle consiste à distinguer ce qu’il est logique d’importer de ce qu’il devient absurde d’importer lorsqu’une ressource et un savoir-faire existent déjà sur le territoire.
Le papier de bananier entre potentiellement dans cette seconde catégorie. Son intérêt devient encore plus évident lorsqu’il sert à emballer d’autres productions guadeloupéennes. Un savon fabriqué localement et conditionné dans un emballage produit à Gourbeyre laisse davantage de valeur économique sur l’île qu’un savon local présenté dans un emballage importé.
Pris isolément, le gain semble faible. Répété dans plusieurs secteurs, il peut devenir significatif.
Et si le vrai produit était le savoir-faire ?
La perspective la plus ambitieuse consiste peut-être à aller au-delà de la vente du papier lui-même.
La banane est cultivée dans une grande partie du monde tropical : Caraïbe, Afrique, Amérique latine et Asie. Si une petite entreprise guadeloupéenne développe une méthode efficace de récupération et de transformation de cette biomasse, elle peut potentiellement exporter non seulement des produits, mais également du savoir-faire.
Des procédés.
Des machines adaptées.
Des licences.
Des compétences techniques.
Des formations.
La logique devient alors particulièrement intéressante pour les outre-mer. Au lieu d’être considérés comme des territoires périphériques auxquels il faudrait constamment transférer des solutions inventées ailleurs, ils pourraient devenir des laboratoires capables de concevoir des technologies adaptées aux milieux tropicaux.
Une innovation développée en Guadeloupe pourrait ensuite être reproduite dans d’autres îles de la Caraïbe, en Afrique, dans l’océan Indien ou dans le Pacifique.
Le territoire ultramarin deviendrait alors non plus seulement consommateur d’innovation, mais producteur et exportateur d’expertise.
Du produit artisanal à la véritable filière
Il serait évidemment excessif de présenter LVDEV comme la solution aux problèmes économiques de la Guadeloupe. Le passage du produit innovant à une production industrielle est souvent l’étape la plus difficile.
Il faut pouvoir produire suffisamment.
Rester compétitif face aux emballages conventionnels.
Garantir une qualité constante.
Trouver des clients réguliers.
Organiser la collecte de la matière.
Financer les équipements nécessaires.
C’est précisément à ce moment qu’une innovation cesse d’être seulement intéressante pour devenir ou non une véritable industrie.
Mais c’est aussi pour cette raison que l’expérience mérite d’être suivie. L’économie circulaire ne devrait pas être considérée uniquement comme une politique de gestion des déchets. Elle peut aussi devenir une politique de production.
Un résidu végétal possède presque aucune valeur. Une fibre transformée en papier en possède davantage. Un emballage conçu, imprimé et vendu localement en possède encore plus. Et lorsqu’il est exporté, ce qui semblait initialement être un simple déchet finit par rapporter de l’argent au territoire.
C’est exactement l’inverse d’un modèle économique dans lequel une île importe un produit, le consomme, puis doit encore financer la gestion du déchet qu’il laisse derrière lui.
Conclusion
Alors, les bananiers guadeloupéens remplaceront-ils le plastique ? Probablement pas. Mais cette question volontairement provocatrice en cache une autre, beaucoup plus importante.
Combien de choses la Guadeloupe pourrait-elle fabriquer à partir de ce qu’elle possède déjà ?
À Gourbeyre, LVDEV montre qu’un résidu de l’agriculture locale peut devenir une matière première, puis un produit manufacturé. À Sainte-Rose, WICOCO applique une logique comparable aux noix de coco. D’autres filières pourraient suivre.
La véritable révolution serait peut-être là : cesser de regarder les déchets ultramarins uniquement comme des choses qu’il faut éliminer et commencer à les considérer comme des ressources qu’il est possible de transformer.
La Guadeloupe restera une économie insulaire largement dépendante des échanges extérieurs. Mais dépendre des échanges ne signifie pas être condamné à tout importer.
Entre la bananeraie et la poubelle, il existe peut-être une troisième voie.
L’atelier.
Et à Gourbeyre, cet atelier fabrique déjà du papier.
La note ultramarine
L’expérience guadeloupéenne pose une question valable pour presque tous les outre-mer : et si l’économie circulaire servait également à reconstruire une petite industrie locale ?
La Réunion, la Martinique, la Guyane, Mayotte, la Polynésie française ou la Nouvelle-Calédonie disposent chacune de ressources, de biomasses et de contraintes particulières. L’objectif ne serait pas l’autarcie, mais une économie plus intelligente : importer ce qu’il est logique d’importer, transformer sur place ce qui peut l’être et exporter les produits ou les savoir-faire qui trouvent ensuite un marché ailleurs.
Sources
LVDEV — La Valeur des Déchets Verts
L’entreprise présente son procédé, sa production guadeloupéenne et ses différents produits fabriqués à partir de fibres végétales.
Papier BANNANN' — LVDEV
Présentation du papier fabriqué à partir des fibres provenant des parties inutilisées du bananier après la récolte.
La seconde vie de la noix de coco en Guadeloupe — ADEME
L’exemple de WICOCO montre que la valorisation locale de la biomasse commence également à concerner d’autres filières.
Évaluation du gisement des déchets d’activités économiques en Guadeloupe — ADEME
Une étude utile pour replacer ces initiatives dans la question plus générale de la gestion et de la valorisation des déchets guadeloupéens.
Pour aller plus loin
Martinique : quand le droit de circuler devient le droit de rester
Une autre réflexion sur le développement ultramarin et sur la nécessité de permettre aux habitants de construire davantage leur avenir sur leur propre territoire.
Sénégal : vers la fin du français comme langue dominante ?
Un article consacré aux transformations contemporaines d’un autre territoire historiquement lié à la France et à l’espace francophone.
Et vous ?
La Guadeloupe devrait-elle investir davantage dans la transformation de ses déchets agricoles ? Les emballages en fibres de bananier peuvent-ils dépasser le marché artisanal pour devenir une véritable filière industrielle ? Et les outre-mer pourraient-ils devenir des laboratoires d’innovations tropicales ensuite exportées dans le reste du monde ?
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