Francophonie économique : à Ottawa, le français veut devenir une langue d’affaires

 

Les 22 et 23 septembre, entrepreneurs et décideurs francophones se réunissent au Canada avec une ambition simple : que la langue commune produise aussi des emplois, des entreprises et des échanges





22 septembre 2026


When a common language becomes an economic network

On 22 and 23 September 2026, Ottawa hosts the second National Summit on Canadian Francophone Economy. Entrepreneurs, institutional partners and public authorities will examine how the French language can become not only a cultural inheritance, but also a practical instrument of economic cooperation. More than 116,000 enterprises operate in Francophone minority contexts across Canada. In a period marked by commercial tensions with the United States and by the diversification of Canadian partnerships, Francophone networks may offer something very concrete: new markets, professional mobility and economic relations extending from Canada to Europe and Africa.


La Francophonie possède un problème récurrent.

Tout le monde comprend à quoi sert une langue commune pour lire un livre, regarder un film ou discuter.

Mais lorsqu’il s’agit d’expliquer à quoi sert concrètement la Francophonie institutionnelle et économique, la réponse devient souvent beaucoup plus vague.

C’est précisément ce que veut corriger le rendez-vous qui s’ouvre ce 22 septembre à Ottawa.

Pendant deux jours, entrepreneurs, organisations économiques, partenaires institutionnels et représentants gouvernementaux venus de l’ensemble du Canada participent au deuxième Sommet national sur la francophonie économique canadienne.

Son mot d’ordre pourrait presque servir de programme politique à toute la Francophonie : « Concrétiser les opportunités ».


Le français ne sert pas seulement à défendre le français

L’idée paraît évidente, mais elle ne l’est pas toujours dans les politiques publiques.

Une langue n’est pas seulement un patrimoine.

Elle constitue aussi un réseau.

Deux entrepreneurs capables de travailler directement dans la même langue négocient plus facilement, comprennent davantage leurs marchés respectifs et peuvent établir des relations professionnelles sans dépendre systématiquement d’une langue tierce.

Le Réseau de développement économique et d’employabilité du Canada, organisateur du sommet, estime que plus de 116 000 entreprises fonctionnent aujourd’hui dans un contexte minoritaire francophone au Canada, c’est-à-dire en dehors du Québec ou dans des environnements où l’anglais demeure dominant.

Elles représentent environ 2,9 % des entreprises canadiennes. Plus d’une sur dix réalise plus de cinq millions de dollars canadiens de revenus annuels.

On est donc loin d’une francophonie uniquement associative ou culturelle.

Il existe déjà une économie en français.


Hors Québec, près d’un million de francophones

La géographie canadienne du français est elle-même souvent mal comprise.

Le Québec demeure évidemment le cœur démographique de la Francophonie canadienne, mais il n’en possède pas le monopole.

Près d’un million de francophones vivent dans les autres provinces et territoires canadiens. L’Ontario compte à lui seul plus d’un demi-million de personnes ayant le français comme première langue officielle parlée, tandis que le Nouveau-Brunswick demeure la seule province officiellement bilingue du pays.

Cette dispersion crée une situation particulière.

Pour une entreprise francophone d’Ottawa, de Moncton, de Winnipeg ou d’Edmonton, travailler en français ne va pas toujours de soi.

L’économie devient alors un enjeu linguistique.

Une communauté peut posséder des écoles, des associations et des médias francophones, mais si toute sa vie professionnelle se déroule exclusivement en anglais, le français risque progressivement d’être cantonné à la sphère privée.

Créer des entreprises capables de travailler en français devient donc aussi une manière de faire vivre la langue.


Une langue minoritaire peut-elle être rentable ?

C’est probablement l’une des questions les plus intéressantes posées par ce sommet.

Pendant longtemps, la défense du français en situation minoritaire a surtout été présentée comme un coût nécessaire.

Il fallait financer des écoles.

Des médias.

Des institutions culturelles.

Des services publics bilingues.

Cette approche reste évidemment nécessaire.

Mais elle oublie une autre dimension : une langue peut également produire de la valeur.

Le RDÉE estime que l’existence du français augmente significativement les échanges commerciaux entre le Canada et les pays francophones. Il cite notamment des travaux du Conference Board montrant un effet multiplicateur associé à la langue commune dans le commerce international.

Autrement dit, le français ne constitue pas seulement quelque chose qu’il faudrait protéger.

Il peut être un avantage compétitif.


Le Canada cherche aussi à moins dépendre des États-Unis

Le contexte de 2026 donne encore davantage de sens à cette réflexion.

Les tensions commerciales avec les États-Unis ont obligé le Canada à réfléchir beaucoup plus sérieusement à la diversification de ses partenaires.

Pour les entreprises canadiennes, l’espace francophone peut alors devenir intéressant.

Europe.

Afrique.

Maghreb.

Océan Indien.

Caraïbes.

Tous ces marchés sont évidemment très différents.

Mais la langue commune peut faciliter les premiers contacts, les réseaux professionnels et la circulation de l’information.

Le RDÉE lui-même souligne que plusieurs entrepreneurs francophones souhaitent aujourd’hui développer des corridors commerciaux permettant de réduire leur dépendance au marché américain.

Voilà une Francophonie soudainement beaucoup plus concrète.


De Montréal à Dakar sans passer systématiquement par New York

Notre imaginaire économique reste largement anglophone.

Lorsqu’une entreprise veut devenir internationale, elle pense spontanément aux États-Unis, à Londres ou aux grands réseaux financiers anglophones.

La Francophonie économique propose une autre carte.

Pourquoi une entreprise québécoise ou franco-ontarienne ne pourrait-elle pas développer naturellement ses relations avec Dakar, Abidjan, Casablanca, Bruxelles, Paris, Tunis ou Kinshasa ?

Pourquoi une jeune entreprise sénégalaise cherchant un partenaire nord-américain devrait-elle nécessairement se tourner d’abord vers les États-Unis ?

Une langue commune ne garantit évidemment aucun contrat.

Mais elle peut réduire la distance.

Et dans une économie mondiale où la confiance, les réseaux et la compréhension culturelle restent fondamentaux, cette réduction de distance possède une valeur réelle.


Le cas de la RDC est particulièrement révélateur

La République démocratique du Congo illustre parfaitement cette nouvelle géographie.

Le Canada et la RDC ont déjà organisé en mai dernier un forum économique consacré au développement de leurs relations commerciales.

Kinshasa y a notamment proposé aux investisseurs canadiens des partenariats dans les minerais stratégiques, l’agriculture, l’énergie, les infrastructures, le numérique et l’économie verte.

Les deux pays ont également décidé de renforcer les relations entre entreprises et de mieux mobiliser la diaspora congolaise installée au Canada.

Le lien francophone prend ici une dimension très concrète.

La RDC possède d’immenses ressources.

Le Canada possède des entreprises minières, des capitaux, une expertise technologique et une importante diaspora africaine.

Le français peut servir de passerelle.


L’immigration francophone est aussi économique

Cette relation entre économie et langue apparaît également dans les politiques migratoires canadiennes.

En 2025, le Canada a accueilli 29 630 nouveaux résidents permanents francophones hors Québec.

Parmi eux, 24 655 relevaient de l’immigration économique.

Le Cameroun constituait de très loin le premier pays de citoyenneté de ces nouveaux arrivants, devant l’Algérie, le Maroc, la France, la Côte d’Ivoire et Haïti. La RDC figurait également parmi les principaux pays d’origine.

Voilà encore une transformation importante de la Francophonie.

Elle n’est plus seulement constituée de relations entre États.

Un Camerounais qui s’installe en Ontario.

Un Congolais qui crée une entreprise à Ottawa.

Un Marocain recruté au Nouveau-Brunswick.

Un Français qui part travailler en Alberta.

Tous contribuent à former un espace économique francophone qui ne correspond plus exactement aux frontières nationales traditionnelles.


Le français devient un réseau de compétences

C’est peut-être ainsi qu’il faut comprendre la Francophonie économique.

Non pas comme un gigantesque marché commun francophone, qui n’existe pas.

Mais comme un réseau de compétences reliées par une langue.

Un ingénieur canadien peut travailler avec une entreprise marocaine.

Une société québécoise peut recruter un spécialiste ivoirien.

Un entrepreneur congolais peut rencontrer un investisseur canadien.

Une université belge peut participer à un projet technologique avec le Sénégal.

Ces échanges auraient parfois lieu même sans la Francophonie.

Mais une politique francophone intelligente peut les faciliter.

Elle peut organiser les rencontres.

Identifier les entreprises.

Faciliter la mobilité.

Former les entrepreneurs.

Créer des plateformes communes.

Et surtout permettre aux participants de se trouver.


Une faiblesse : la Francophonie économique reste fragmentée

Il existe pourtant une difficulté majeure.

Contrairement au Commonwealth, la Francophonie n’a jamais vraiment construit une image économique forte.

L’OIF mène des missions commerciales, soutient l’entrepreneuriat et développe plusieurs programmes numériques et économiques.

Mais pour le grand public, la Francophonie reste essentiellement associée à la langue, à la culture ou aux sommets diplomatiques.

Un entrepreneur français connaît souvent mieux les possibilités offertes par le marché américain que celles d’une implantation au Sénégal.

Une entreprise québécoise peut connaître imparfaitement les réseaux économiques belges.

Une PME ivoirienne souhaitant travailler au Canada doit encore reconstruire elle-même une grande partie de son réseau.

La langue commune existe.

Le marché commun, lui, reste à construire.


Faut-il copier le Commonwealth ?

La comparaison apparaît presque automatiquement.

Le Commonwealth a depuis longtemps développé une dimension économique très visible.

Ses membres partagent des réseaux universitaires, juridiques, commerciaux et professionnels hérités de leur histoire commune.

La Francophonie pourrait-elle reproduire ce modèle ?

Probablement pas exactement.

Les situations économiques de la France, du Canada, du Sénégal, de la RDC, du Vietnam ou de la Roumanie sont très différentes.

Mais l’idée d’un réseau économique préférentiel, sans créer pour autant une union douanière ou un marché unique, mérite d’être davantage développée.

Des salons communs.

Des plateformes d’investissements.

Des réseaux de PME.

Des visas professionnels simplifiés.

Des stages.

Des formations.

Des échanges universitaires directement reliés aux entreprises.

La Francophonie deviendrait alors quelque chose que l’on pourrait réellement utiliser.


Une langue doit servir à quelque chose

Il existe parfois une manière très défensive de parler du français.

Il faudrait le protéger contre l’anglais.

L’empêcher de reculer.

Défendre son statut.

Tout cela peut être légitime.

Mais une langue reste beaucoup plus forte lorsqu’elle est utile.

Si parler français permet de trouver un emploi, de vendre un produit, de rencontrer un investisseur, d’étudier dans un autre pays ou de créer une entreprise, les individus auront spontanément intérêt à continuer de l’apprendre et de l’utiliser.

La meilleure politique linguistique pourrait donc parfois être économique.

Non pas obliger les gens à parler français.

Mais faire en sorte qu’ils aient quelque chose à gagner à le parler.


Ottawa comme laboratoire

Le sommet qui commence aujourd’hui ne concerne officiellement que la Francophonie économique canadienne.

Mais son enjeu dépasse largement le Canada.

Pendant ces deux jours, les participants doivent notamment travailler sur l’entrepreneuriat, les partenariats, l’innovation, les marchés et les moyens de transformer les discussions précédentes en réalisations concrètes.

C’est précisément ce dont la Francophonie internationale a besoin.

Moins expliquer qu’elle représente des centaines de millions de personnes.

Davantage montrer ce que ces centaines de millions de personnes peuvent faire ensemble.


Notre angle

La Francophonie s’est longtemps demandé comment défendre le français.

Elle devrait peut-être désormais poser une autre question :

que peut-on faire grâce au français ?

Le Sommet d’Ottawa donne une partie de la réponse.

Créer des entreprises.

Trouver des travailleurs.

Développer de nouveaux marchés.

Établir des relations entre l’Afrique et l’Amérique du Nord.

Réduire certaines dépendances commerciales.

Faire circuler les compétences.

Une langue mondiale ne peut pas rester seulement une langue de littérature, de diplomatie ou de mémoire.

Elle doit également devenir une langue dans laquelle on travaille, on invente, on investit et on commerce.

Le français possède déjà les locuteurs.

La Francophonie possède déjà les pays.

Il reste encore à construire davantage de chemins économiques entre eux.


Pour aller plus loin sur ce blog

MC Solaar à Québec : le rap est-il devenu le véritable espace culturel commun de la Francophonie ?
Pour voir comment les réseaux francophones se construisent déjà spontanément dans la culture, là où les institutions économiques cherchent encore à créer des connexions.

RDC : les héroïnes invisibles de la lutte contre Ebola
Pour retrouver un autre visage de la République démocratique du Congo, l’un des grands pôles démographiques de la Francophonie contemporaine.


Sources

Le RDÉE Canada présente le Sommet national sur la francophonie économique des 22 et 23 septembre 2026 et son ambition de transformer les occasions d’affaires en projets concrets.

Le même réseau évalue à plus de 116 000 le nombre d’entreprises actives en contexte minoritaire francophone au Canada.

Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada fournit les données récentes sur l’immigration francophone hors Québec et son importante composante économique.

Le ministère congolais du Commerce extérieur détaille les projets de coopération économique engagés en 2026 entre le Canada et la RDC.


À retenir

Plus de 116 000 entreprises fonctionnent déjà dans un contexte minoritaire francophone au Canada. Le véritable défi consiste désormais à transformer cette réalité nationale en réseau international : si la Francophonie veut prouver son utilité, l’économie est probablement l’un des endroits où elle peut devenir la plus concrète.

Commentaires

La Francophonie devrait-elle développer davantage un véritable réseau économique commun, avec davantage de mobilité professionnelle, d’investissements et de partenariats entre entreprises francophones ?


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