Un premier film camerounais doublement récompensé à la Mostra raconte l’exil depuis ceux qui restent. Une histoire de mère, de maison vide et de langues entremêlées qui dit beaucoup de la Francophonie réelle.
English Summary
Cameroonian director Auguste Bernard Kouemo Yanghu has won two major awards at the 2026 Venice Film Festival for his first feature, La Maison du vent. Set in Yaoundé and spoken in French and Bafang, the film follows an elderly mother whose children have settled in Europe. Instead of focusing on migrants themselves, the story looks at those who remain behind and at the homes waiting for an uncertain return. The film offers a particularly vivid image of contemporary La Francophonie, where French coexists with African languages and allows deeply local stories to circulate internationally.
Deux récompenses à Venise
Le 12 septembre 2026, La Maison du vent, premier long métrage d’Auguste Bernard Kouemo Yanghu, a quitté la Mostra de Venise avec deux récompenses importantes. Le jury de la section Orizzonti lui a attribué son Prix spécial, tandis qu’un autre jury lui décernait le Lion du futur, Prix Luigi De Laurentiis du meilleur premier film. La double distinction est officiellement enregistrée au palmarès de la 83e Mostra.
Le contraste entre l’ampleur de cette reconnaissance internationale et la modestie apparente du récit est frappant. Le film ne raconte ni guerre ni révolution et ne cherche pas à dresser une vaste fresque de l’Afrique contemporaine. Il part d’une situation beaucoup plus quotidienne : une vieille dame vit seule dans une grande maison de Yaoundé pendant que ses enfants ont construit leur vie en Europe. À partir de cette solitude familiale, le réalisateur touche pourtant à l’une des transformations majeures des sociétés africaines contemporaines : la dispersion des familles entre plusieurs continents.
La migration racontée depuis la maison restée vide
Josette, veuve de 75 ans, habite seule son duplex du quartier de Ngousso, à Yaoundé. Ses enfants vivent désormais en Europe et elle communique avec eux par Zoom ou WhatsApp. Pour tenter de les ramener au Cameroun, elle les encourage à y construire chacun une maison. Son idée est simple : celui qui possède une maison au pays finira peut-être par y revenir. Son fils Benoît entre dans son jeu et lui envoie de l’argent pour faire avancer son chantier.
Cette situation permet au film de déplacer le regard habituellement porté sur l’émigration. Le cinéma raconte fréquemment celui qui quitte son pays, traverse une frontière, découvre l’Europe et tente de s’y faire une place. La Maison du vent observe plutôt ce que le départ produit derrière lui : des parents qui vieillissent seuls, des chambres devenues inutiles, des familles réunies sur un écran et des maisons construites en prévision d’un retour sans cesse repoussé. Le réalisateur a d’ailleurs expliqué que cette histoire lui avait été inspirée par sa propre mère et par la solitude qu’il avait constatée en revenant dans la maison familiale.
Le thème dépasse largement le seul Cameroun. Dans de nombreuses familles africaines, maghrébines, antillaises ou asiatiques, l’émigration ne signifie pas une rupture nette entre deux pays, mais l’apparition d’une famille transnationale. L’argent, les nouvelles et les images circulent en permanence, tandis que les personnes restent éloignées. Les outils numériques abolissent une partie de la distance, mais ils ne remplacent pas une présence autour d’une table. Une mère peut voir ses enfants chaque semaine sur son téléphone et continuer pourtant à vivre seule.
Une autre famille se construit
Un incident apparemment banal va bouleverser l’équilibre de Josette. Ayant perdu sa pièce d’identité, elle ne peut plus retirer l’argent envoyé par son fils et demande de l’aide à Sarah, une jeune femme qu’elle rencontre dans son quartier. Sarah connaît elle-même des difficultés familiales. Peu à peu, les deux femmes s’apprivoisent et leur relation prend les traits d’un lien entre une mère et une fille.
Cette rencontre donne au film une profondeur supplémentaire. Josette consacre beaucoup d’énergie à préparer le retour de ses enfants biologiques, jusqu’à faire construire des maisons pour des absents, alors qu’une présence nouvelle apparaît à quelques rues de chez elle. La question n’est donc plus seulement celle de l’exil, mais celle de la famille elle-même : est-elle uniquement déterminée par la filiation, ou peut-elle aussi naître de la proximité, du soin et du temps donné à quelqu’un ? Le film semble ainsi opposer discrètement deux maisons, celle que l’on construit pour demain et celle que l’on habite réellement aujourd’hui.
Cette dimension explique sans doute pourquoi le récit peut toucher bien au-delà du contexte camerounais. Le vieillissement, l’éloignement des enfants et la solitude des parents sont devenus des réalités communes à de nombreuses sociétés. L’émigration ajoute simplement des milliers de kilomètres à une expérience que connaissent aussi des familles vivant à l’intérieur d’un même pays. Derrière Yaoundé et l’Europe, il y a donc une question presque universelle : que reste-t-il d’une famille lorsque ses membres ne vivent plus au même endroit ?
Le français et le bafang dans le même film
Pour un blog consacré à la Francophonie, un autre élément mérite particulièrement l’attention. La Biennale indique que La Maison du vent est tourné en français et en bafang. Le film est par ailleurs présenté comme une coproduction associant le Cameroun, la France, la Belgique, le Bénin, l’Arabie saoudite et le Qatar.
Cette coexistence linguistique correspond beaucoup mieux à la réalité de la Francophonie africaine que l’image d’un continent simplement devenu francophone. Le français y cohabite avec des centaines de langues et change de fonction selon les situations. Il peut être langue de l’école, de l’administration, du travail, des médias ou de communication entre personnes n’ayant pas la même langue maternelle. Dans la vie familiale et locale, d’autres langues continuent parallèlement à transmettre les souvenirs, les plaisanteries, les coutumes et une partie de l’intimité.
La Maison du vent montre ainsi une Francophonie qui ne suppose pas nécessairement le recul des autres langues. Le bafang ancre le récit dans un lieu et une histoire particulière ; le français contribue à le rendre immédiatement accessible à un espace beaucoup plus vaste. Ces langues ne remplissent pas exactement la même fonction, mais elles peuvent habiter le même film. La Francophonie apparaît alors moins comme l’extension uniforme d’une langue que comme un réseau au sein duquel le français permet à des cultures différentes de communiquer sans être obligées de devenir identiques.
Un cinéma africain qui n’a pas besoin d’exotisme
Le critique Fabien Lemercier a souligné dans Cineuropa que le premier long métrage de Kouemo Yanghu évitait plusieurs pièges traditionnellement associés à certains films destinés aux festivals internationaux, notamment la dramatisation excessive et le regard ethnographique porté sur l’Afrique. La Maison du vent ne transforme pas Yaoundé en décor pittoresque destiné à satisfaire un public occidental. La ville est d’abord un lieu où des personnes habitent, vieillissent, travaillent, utilisent leur téléphone et se disputent avec leurs enfants.
Ce choix est loin d’être anodin. Pendant longtemps, les œuvres africaines les plus visibles internationalement ont souvent été celles qui correspondaient aux grands sujets que les spectateurs étrangers associaient déjà au continent : pauvreté, conflits, dictatures, traditions ou migrations dramatiques. Or une cinématographie devient pleinement vivante lorsqu’elle peut également raconter l’ordinaire. Une femme âgée dans son duplex de Yaoundé peut porter un film sans devoir devenir le symbole de toute l’Afrique.
L’internationalisation du projet ne gomme d’ailleurs pas cet enracinement. Les producteurs et partenaires viennent de plusieurs pays, mais le film demeure profondément attaché à son point de départ camerounais. C’est peut-être précisément parce que l’histoire est située qu’elle parvient à devenir universelle. Le spectateur n’a pas besoin d’avoir vécu à Yaoundé pour comprendre une mère qui souhaiterait que ses enfants reviennent davantage à la maison.
La Francophonie comme espace de circulation culturelle
Le succès de La Maison du vent à Venise constitue aussi un exemple intéressant de la circulation des œuvres francophones. Une histoire imaginée à partir d’une famille camerounaise, tournée en français et en bafang et produite grâce à des collaborations internationales peut être découverte dans l’un des principaux festivals de cinéma du monde. La Francophonie apparaît ici non comme le sujet du film, mais comme l’un des espaces permettant à celui-ci d’exister et de voyager.
C’est probablement là que se trouve l’un des enjeux culturels les plus féconds des prochaines années. Il ne suffit pas que des films soient produits au Cameroun, au Sénégal, en Côte d’Ivoire, au Québec, en Belgique ou au Liban. Encore faut-il qu’un spectateur français puisse découvrir facilement un film camerounais, qu’un Québécois puisse voir une production ivoirienne et qu’un public africain puisse accéder aux œuvres produites ailleurs dans l’espace francophone. Une langue commune ne devient une véritable communauté culturelle que lorsque les œuvres commencent réellement à circuler.
Le cinéma offre même un avantage particulier : il peut faire entendre simultanément plusieurs langues sans renoncer à cette circulation. Le succès international d’un film bilingue français-bafang rappelle que le français n’a pas nécessairement besoin d’être seul pour être fort. Il peut servir de passerelle entre une culture locale et des publics très éloignés, exactement comme il le fait déjà dans la littérature, la musique ou la bande dessinée.
Une maison comme métaphore
Le titre du film prend alors une résonance particulière. La maison de Josette est à la fois un lieu réel, un souvenir familial et une promesse de retour. Elle contient l’espoir que ceux qui sont partis n’ont pas complètement cessé d’appartenir au pays. Mais elle risque aussi de devenir le monument d’une absence si les enfants ne reviennent jamais autrement que par écrans interposés.
Cette maison pourrait presque servir de métaphore à une partie de la Francophonie elle-même. On peut construire des institutions, multiplier les programmes et dresser les plans d’un espace culturel commun ; encore faut-il que des personnes viennent réellement l’habiter. Les films, les livres, les chansons et les relations entre artistes rendent alors cet espace beaucoup plus concret que les déclarations officielles. Avec La Maison du vent, une petite histoire née à Yaoundé s’est retrouvée quelques jours au centre du cinéma mondial. C’est peut-être l’une des formes les plus naturelles de la Francophonie : une œuvre profondément locale qui n’a pas besoin de renoncer à elle-même pour parler au reste du monde.
🌍 Note francophone
Le choix du français et du bafang constitue peut-être l’un des aspects les plus intéressants du film. La croissance démographique de l’espace francophone se produira en grande partie dans des sociétés où le français cohabite avec de nombreuses langues nationales ou locales. L’avenir de la Francophonie ne dépend donc probablement pas d’une opposition entre le français et ces langues, mais de la capacité à organiser leur coexistence.
Un cinéma qui passe naturellement d’une langue à l’autre peut contribuer à banaliser cette réalité. Le français demeure un outil de circulation internationale, tandis que les langues locales conservent leur capacité d’exprimer ce qui est profondément enraciné dans une société. Loin d’affaiblir la Francophonie, cette pluralité peut devenir l’une de ses caractéristiques les plus originales.
🔎 Pour aller plus loin
Un précédent article du blog abordait déjà la question d’un espace culturel francophone capable de se constituer par la circulation des artistes plutôt que par les seules institutions : « MC Solaar à Québec : le rap est-il devenu le véritable espace culturel commun de la Francophonie ? ». Le rapprochement avec La Maison du vent est assez naturel : dans les deux cas, la culture crée concrètement les échanges que la Francophonie institutionnelle cherche depuis longtemps à organiser.
📚 Sources
Le palmarès officiel de la 83e Mostra de Venise confirme les deux récompenses attribuées à La Maison du vent : le Prix spécial du jury Orizzonti et le Lion du futur, Prix Luigi De Laurentiis du meilleur premier film.
La Biennale de Venise fournit la fiche technique du film, ses langues, ses pays de production, sa distribution et ses principaux collaborateurs.
Le Fonds Image de la Francophonie présente le synopsis détaillé, le personnage de Josette et la naissance de sa relation avec Sarah.
Dans un entretien accordé avant la Mostra, Auguste Bernard Kouemo Yanghu revient sur l’origine autobiographique du projet et la solitude de sa mère qui a nourri son scénario.
La critique publiée par Cineuropa analyse le traitement du Cameroun et la volonté du réalisateur d’éviter l’exotisme et la dramatisation artificielle.
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