🇨🇦 Laval : quand de jeunes immigrés deviennent les « étoiles du français »

 

Le français comme langue d’arrivée, puis d’appartenance






✝️ Saint du jour : saint Pierre Claver

Le 9 septembre, l’Église catholique fête saint Pierre Claver, jésuite espagnol qui consacra l’essentiel de son ministère aux esclaves africains débarqués à Carthagène, dans l’actuelle Colombie.

Pendant plus de quarante ans, il accueillit, soigna, instruisit et baptisa les hommes et les femmes arrachés à l’Afrique et transportés vers l’Amérique.

Son époque et certaines dimensions de son apostolat doivent naturellement être replacées dans leur contexte, mais son engagement personnel auprès de populations méprisées reste remarquable.

Il avait choisi une formule radicale pour définir sa vocation : se mettre au service de ceux que la société considérait comme les derniers.

Saint Pierre Claver, saint du 9 septembre sur Vatican News


⭐ Douze jeunes à l’honneur

Le 4 septembre, la Place Bell de Laval, au Québec, accueillait la première édition du Gala des Étoiles du français.

L’événement, organisé par le Centre de référence des élèves issus de l’immigration, le CREII, voulait distinguer de jeunes nouveaux arrivants ou issus de l’immigration pour lesquels l’apprentissage du français a représenté bien davantage qu’une matière scolaire.

Douze jeunes ont été récompensés dans cinq catégories.

Il y avait des prix consacrés à la découverte de la francophonie canadienne, à l’intégration par la langue française, à l’excellence, à la persévérance linguistique et à un parcours particulièrement inspirant.


🗣️ Apprendre une langue pour pouvoir montrer ce que l’on sait

Le problème auquel s’attaque le CREII est simple à comprendre.

Un enfant peut avoir été très bon élève dans son pays d’origine et se retrouver brusquement en difficulté lorsqu’il arrive dans une école où il ne maîtrise pas encore suffisamment la langue d’enseignement.

Ce n’est pas nécessairement son niveau en mathématiques, en histoire ou en sciences qui a diminué.

C’est sa capacité à montrer ce qu’il sait.

Julienne Djuikam Kenmegne, ancienne enseignante camerounaise et fondatrice du CREII, raconte avoir observé ce phénomène après son arrivée au Québec.

Des élèves capables et motivés perdaient progressivement confiance parce que le français devenait un écran entre leurs compétences et l’école.


Le français ne doit pas devenir une punition

C’est précisément ici que la politique linguistique rencontre la pédagogie.

Au Québec, il est parfaitement logique que l’école publique fasse du français la langue commune.

Une société francophone nord-américaine entourée par plusieurs centaines de millions d’anglophones ne peut guère considérer sa langue comme une question secondaire.

Mais encore faut-il que l’apprentissage du français soit perçu par le nouvel arrivant comme une porte qui s’ouvre, non comme une sanction.

Le gouvernement québécois prévoit d’ailleurs un programme spécifique d’intégration linguistique, scolaire et sociale destiné aux élèves immigrants nouvellement arrivés.

Son objectif n’est pas seulement l’apprentissage grammatical : il doit permettre à l’enfant de poursuivre sa scolarité en français et de comprendre progressivement le fonctionnement de son nouveau milieu.


🏆 Cinq manières de réussir en français

Le choix des récompenses du gala est particulièrement intéressant.

Cinq jeunes ont reçu le Prix Découverte et compréhension de la francophonie canadienne.

Deux autres ont été distingués pour leur intégration par la langue française.

Le gala a également récompensé l’excellence en français, la persévérance linguistique et un parcours inspirant.

Cela permet de sortir d’une vision purement scolaire de la langue.

Tout le monde n’apprend pas à la même vitesse.

Un enfant qui atteint rapidement l’excellence mérite naturellement d’être félicité.

Mais celui qui part de beaucoup plus loin et persévère pendant plusieurs années accomplit peut-être un effort encore plus considérable.

La francophonie ne devrait donc pas distinguer seulement ceux qui écrivent parfaitement.

Elle doit aussi savoir reconnaître ceux qui sont en train de devenir francophones.


🌍 Du Cameroun, du Liban, d’Arménie ou d’ailleurs vers le Québec

Les noms et les parcours des lauréats donnent d’ailleurs à l’événement une tonalité profondément internationale.

Ce sont précisément ces nouvelles populations qui transforment progressivement le visage de la francophonie québécoise.

Le français transmis au Québec n’est plus seulement celui des descendants des colons venus de France aux XVIIe et XVIIIe siècles.

Il devient également la langue commune d’enfants dont les familles viennent d’Afrique, du Moyen-Orient, d’Asie, d’Europe ou d’Amérique latine.

Cette évolution ne diminue pas le caractère québécois de la langue.

Elle montre au contraire sa capacité à intégrer de nouveaux locuteurs.


🏙️ Laval, laboratoire linguistique du Québec

Laval constitue un terrain particulièrement intéressant.

Au recensement de 2021, 226 675 habitants de Laval déclaraient le français comme seule langue maternelle, tandis que 143 300 déclaraient comme langue maternelle une langue autre que le français ou l’anglais.

Dans le même temps, près de 300 000 habitants avaient le français comme première langue officielle parlée.

Ces chiffres racontent quelque chose d’essentiel.

Une partie importante de la population lavalloise n’a pas reçu le français comme langue maternelle, mais utilise néanmoins le français comme langue commune.

C’est exactement là que se joue l’avenir de la langue au Québec.


🇨🇦 La francophonie canadienne ne s’arrête pas au Québec

L’un des prix du gala portait d’ailleurs explicitement sur la francophonie canadienne.

Les jeunes participants avaient travaillé sur des parcours de francophones issus de l’immigration, y compris dans des régions où les francophones sont minoritaires.

C’est un aspect parfois mal connu en France.

La francophonie canadienne ne se réduit pas au Québec.

Il existe des communautés francophones en Ontario, au Nouveau-Brunswick, au Manitoba, en Alberta et dans pratiquement toutes les provinces et territoires.

La situation y est évidemment très différente : à Montréal ou Laval, le français dispose d’une forte infrastructure sociale et institutionnelle ; dans certaines communautés de l’Ouest canadien, le maintenir exige beaucoup plus d’efforts.

Découvrir cette diversité permet également aux nouveaux arrivants de comprendre qu’ils rejoignent une histoire francophone beaucoup plus vaste.


🤝 Intégrer sans demander d’effacer

L’un des moments les plus intéressants de la cérémonie est venu d’Hervé Prince, professeur à l’Université de Montréal et directeur de l’Observatoire de la francophonie économique.

Lui-même passé du Bénin au Québec après avoir vécu au Sénégal et en France, il a expliqué aux jeunes qu’ils n’avaient pas à choisir entre leurs origines et leur avenir.

Le message est important.

L’intégration francophone réussit précisément lorsqu’elle ne demande pas à quelqu’un d’oublier ce qu’il était avant d’arriver.

Un jeune peut parler français à l’école, participer pleinement à la société québécoise et continuer à parler arabe, arménien, espagnol, créole ou une langue africaine avec sa famille.

Le français devient alors la langue supplémentaire qui permet la rencontre.

Pas nécessairement celle qui doit faire disparaître toutes les autres.


🎶 Une francophonie qui change aussi culturellement

La soirée elle-même reflétait cette évolution.

L’autrice-compositrice-interprète montréalaise Nadine Altounji y mêlait chanson française, mélodies arabes et sonorités contemporaines.

Voilà peut-être à quoi ressemble une francophonie vivante.

Non pas conserver indéfiniment une culture sous une cloche de verre, mais permettre à de nouveaux arrivants de s’approprier une langue et de produire quelque chose de nouveau avec elle.

Le français demeure.

Mais ce qu’on crée en français change.


🏫 Derrière chaque élève, toute une famille

Le CREII insiste également sur un point souvent oublié : l’intégration scolaire ne concerne pas uniquement l’enfant.

L’organisme travaille avec les élèves, les parents et l’école.

Il propose soutien linguistique, aide aux devoirs, tutorat, accompagnement parental et activités culturelles.

La logique est pertinente.

Un enfant peut apprendre très vite le fonctionnement du système scolaire québécois tandis que ses parents restent désorientés devant les démarches, les programmes et les attentes des enseignants.

Aider uniquement l’élève laisse donc une partie du problème sans solution.

Le CREII prépare désormais une clinique solidaire de la réussite éducative, destinée notamment aux familles qui ne disposent pas des ressources nécessaires pour financer certains accompagnements spécialisés.


🌐 Être francophone ne signifie plus forcément être né francophone

C’est probablement la principale leçon de cette initiative.

Nous continuons souvent à compter les francophones comme s’il s’agissait d’une population immuable.

On naîtrait francophone ou on ne le serait pas.

Pourtant, des millions de personnes apprennent le français au cours de leur vie et finissent par l’utiliser quotidiennement.

Dans une ville comme Laval, cette réalité devient visible.

La survie du français au XXIe siècle dépendra naturellement de sa transmission dans les familles qui le parlent déjà.

Mais elle dépendra aussi de sa capacité à convaincre de nouvelles familles que cette langue peut devenir la leur.

Le petit gala de Laval pose donc une très grande question :

la francophonie veut-elle seulement conserver ses francophones, ou sait-elle encore en créer de nouveaux ?


🏺 Note culturelle : Laval, une ville devenue monde

Laval est située immédiatement au nord de Montréal et occupe l’île Jésus.

Longtemps constituée de villages et de terres agricoles, elle devient une seule municipalité en 1965 par la fusion de quatorze communes.

Sa proximité avec Montréal en a fait l’un des grands espaces d’accueil de l’immigration québécoise.

Le paysage linguistique qui en résulte est particulièrement diversifié : le français y demeure la principale langue commune, mais il côtoie quotidiennement de nombreuses langues familiales.

Laval montre ainsi à petite échelle ce que pourrait devenir une part croissante de la francophonie mondiale :

une population qui n’a pas nécessairement la même langue maternelle, mais qui choisit une langue commune pour vivre ensemble.


📌 Points essentiels

  • Le premier Gala des Étoiles du français s’est tenu à Laval le 4 septembre 2026.

  • Il était organisé par le Centre de référence des élèves issus de l’immigration.

  • Douze jeunes ont été distingués dans cinq catégories.

  • Les prix récompensaient la découverte de la francophonie canadienne, l’intégration par le français, l’excellence, la persévérance et un parcours inspirant.

  • Le CREII accompagne depuis 2021 les élèves issus de l’immigration et leurs familles.

  • Laval compte une importante population dont la langue maternelle n’est ni le français ni l’anglais.

  • L’enjeu québécois consiste donc autant à transmettre le français qu’à faire de nouveaux francophones.


📚 Sources

Le Petit Journal, « À Laval, les jeunes “étoiles du français” passent au premier plan », 8 septembre 2026

Centre de référence des élèves issus de l’immigration

Gouvernement du Québec, accueil et intégration des élèves issus de l’immigration

Statistique Canada, profil du recensement de Laval


🔎 Pour aller plus loin

La jeunesse québécoise et le souverainisme

Martinique : quand le droit de circuler devient le droit de rester


💬 Et vous ?

Pour assurer l’avenir du français, faut-il consacrer davantage d’efforts à faire entrer les nouveaux arrivants dans la francophonie, plutôt que de considérer la politique linguistique uniquement comme une défense contre l’anglais ?


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