CinéMartinique a vingt ans : quand l’outre-mer veut raconter lui-même ses images

 


Du 16 au 24 octobre, Fort-de-France devient un carrefour du cinéma caribéen, avec une ambition nouvelle : faire circuler davantage les œuvres de Martinique, Guadeloupe et Guyane







English summary

CinéMartinique Festival opens in Fort-de-France on 16 October 2026 for its twentieth anniversary. Created in 2006 to provide a space for encounters, transmission and professional exchange, the festival has progressively become a major showcase for cinema from Martinique and the wider Caribbean. This anniversary edition also strengthens cooperation between Martinique, Guadeloupe and French Guiana by supporting film projects seeking international co-production. More than a cultural celebration, the festival raises a central question for overseas France: how can territories produce and circulate their own images rather than remain merely subjects filmed from elsewhere?


Vingt ans de cinéma depuis Fort-de-France

Ce vendredi 16 octobre, CinéMartinique Festival ouvre sa vingtième édition à Fort-de-France.

Pendant neuf jours, jusqu’au 24 octobre, Tropiques Atrium Scène nationale, Madiana et d’autres lieux accueilleront projections, documentaires, courts et longs métrages, compétitions, avant-premières, rencontres professionnelles et manifestations destinées au jeune public.

L’anniversaire mérite davantage qu’une simple mention dans l’agenda culturel.

Créé en 2006 sous le nom de « Rencontres Cinéma en Martinique », le festival avait pour objectif de créer un véritable espace d’échanges, de transmission et de rencontres professionnelles autour du cinéma. Il s’est ensuite ouvert progressivement aux œuvres internationales tout en gardant le cinéma martiniquais et caribéen au centre de son identité.

Cette fidélité au territoire change complètement la signification du mot « international ».

Il ne s’agit pas de faire venir à Fort-de-France une programmation conçue ailleurs.

Il s’agit de partir de la Martinique pour regarder le monde.


La Martinique ne veut plus seulement servir de décor

Les territoires ultramarins possèdent une difficulté culturelle particulière.

Leurs paysages sont extrêmement visibles.

Leurs propres récits le sont beaucoup moins.

La Martinique peut apparaître dans des documentaires touristiques, des reportages métropolitains ou des productions utilisant ses paysages tropicaux. Mais cela ne signifie pas automatiquement que des cinéastes martiniquais disposent des moyens de raconter leur société avec leurs propres références.

CinéMartinique cherche précisément à corriger ce déséquilibre.

La programmation donne une place importante aux œuvres martiniquaises et caribéennes et met en relation réalisateurs, producteurs, diffuseurs et public.

Martinique La 1ère s’est d’ailleurs associée au festival dès le 14 octobre avec une soirée consacrée aux courts-métrages martiniquais et aux réalisateurs des Antilles.

Dans un espace culturel dominé par les productions françaises hexagonales et américaines, cette visibilité locale n’a rien d’anecdotique.

Produire ses propres images est aussi une manière de décider comment un territoire sera regardé.


Martinique, Guadeloupe, Guyane : un cinéma ultramarin qui cherche à circuler

Le volet probablement le plus intéressant de cette édition dépasse directement la Martinique.

Six projets de longs métrages portés par des cinéastes et producteurs de Martinique, Guadeloupe et Guyane doivent bénéficier d’un accompagnement consacré aux mécanismes de la coproduction internationale, avec notamment l’intervention de consultants et de représentants de l’Institut français.

Voilà exactement le type de coopération qui peut donner une réalité culturelle à l’espace ultramarin.

Les trois territoires appartiennent politiquement à la France et utilisent largement le français, mais leurs productions culturelles restent souvent enfermées dans des marchés locaux de petite taille.

Pour un film, cela constitue un handicap majeur.

Produire coûte cher.

Distribuer coûte cher.

Atteindre suffisamment de spectateurs sur une seule île ou dans un seul territoire peut être presque impossible.

La coopération régionale et internationale n’est donc pas un supplément prestigieux.

Elle devient une condition économique de la création.


Et la Francophonie dans tout cela ?

C’est ici que le lien avec la Francophonie devient particulièrement intéressant.

Les cinémas ultramarins français appartiennent naturellement à l’espace culturel francophone, mais ils ne sont pas obligés de choisir entre cet espace et leur environnement régional.

La Martinique est française et francophone.

Elle est aussi caribéenne.

La Guyane appartient à l’espace français tout en étant sud-américaine.

La Guadeloupe regarde simultanément vers la France, la Caraïbe et les Amériques.

Le cinéma permet précisément de vivre ces appartenances sans devoir en supprimer une.

Un réalisateur martiniquais peut tourner en français ou en créole, présenter son œuvre à Paris, travailler avec un producteur canadien ou belge et être simultanément programmé dans un festival caribéen.

C’est sans doute une Francophonie beaucoup plus vivante que celle qui consisterait simplement à demander que tous les films utilisent le même français standard.


Le créole entre à l’écran sans demander la permission

La vitalité du cinéma ultramarin tient aussi à la place prise par les langues créoles.

Dans un film martiniquais, français et créole peuvent circuler au sein d’une même scène exactement comme ils le font dans la vie quotidienne.

Cela produit parfois une œuvre nécessitant des sous-titres pour certains spectateurs francophones.

Mais cette difficulté n’est pas un défaut.

Elle montre au contraire que la Francophonie peut être plurilingue.

Un espace francophone intéressant n’est pas celui où tout le monde parle exactement de la même manière.

C’est celui où une langue commune rend possible la circulation d’œuvres qui conservent leurs accents, leurs expressions et leurs autres langues.

Le cinéma antillais est particulièrement bien placé pour le démontrer.


Une génération que le festival veut faire entrer dans le jeu

Le festival ne regarde pas seulement vers les professionnels déjà installés.

Cette année, cinq lycéennes martiniquaises doivent rejoindre le jury international et apporter leur regard sur les films en compétition. Parallèlement, le concours vidéo « T’as une min ? Fais ton cinéma ! » s’adresse aux 15-25 ans vivant en Martinique, Guadeloupe ou Guyane et leur demande de produire un film d’une minute avec les moyens dont ils disposent. Les finalistes sont justement mis en ligne ce 16 octobre pour le vote du public.

Cette dimension est essentielle.

La question culturelle ultramarine n’est pas seulement de protéger les œuvres du passé.

Elle consiste à permettre à une génération de devenir productrice d’images.

Un smartphone ne remplace évidemment pas une industrie cinématographique.

Mais il peut constituer une première porte.

Et dans des territoires où l’éloignement complique l’accès aux grandes écoles, aux réseaux professionnels et aux financements, ces portes comptent beaucoup.


Note culturelle : de 2006 à 2026, vingt ans pour créer un carrefour caribéen

Lorsque les premières Rencontres Cinéma en Martinique apparaissent en 2006, leur ambition est déjà de créer un lieu de rencontre entre œuvres, professionnels et public.

Vingt ans plus tard, CinéMartinique revendique explicitement une fonction de carrefour de la création caribéenne et des Amériques.

Le mot « carrefour » convient bien à la Martinique.

L’île n’est pas culturellement située à une seule extrémité d’un axe Paris-Fort-de-France.

Elle se trouve au milieu d’une région constituée de territoires français, anglophones, hispanophones, néerlandophones et créolophones.

Faire vivre un festival international depuis Fort-de-France revient donc aussi à modifier la carte mentale de la culture française.

Le centre n’est pas toujours Paris.

Pendant neuf jours, il peut être en Martinique.


Sources

Le programme officiel est publié par Tropiques Atrium Scène nationale, qui confirme la tenue du festival du 16 au 24 octobre et son édition anniversaire.

Outremers360 détaille l’histoire du festival, son orientation caribéenne et l’accompagnement des projets venus de Martinique, Guadeloupe et Guyane.

Martinique La 1ère présente également son partenariat avec le festival et la mise en valeur de la création cinématographique martiniquaise.


Pour aller plus loin

Martinique : quand le droit de circuler devient le droit de rester permet de retrouver une autre facette du territoire, autour des transports, de l’emploi et de la possibilité pour la jeunesse de construire son avenir sur l’île.

Francophonie : 396 millions de locuteurs, mais qui voit encore leurs œuvres ? pose exactement la question que CinéMartinique tente de résoudre à son échelle : produire des œuvres francophones ne suffit pas si elles ne peuvent pas circuler.

MC Solaar à Québec : le rap est-il devenu le véritable espace culturel commun de la Francophonie ? montre enfin comment la musique rencontre le même enjeu que le cinéma : créer des circulations directes entre plusieurs pôles francophones sans tout faire passer par Paris.


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Les festivals ultramarins doivent-ils chercher prioritairement à accéder au marché culturel hexagonal, ou développer davantage leurs propres réseaux avec la Caraïbe, l’Afrique, le Québec et les autres espaces francophones ?

Et la France donne-t-elle suffisamment de visibilité nationale aux films produits en Martinique, Guadeloupe, Guyane, Réunion ou dans le Pacifique ?

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