Jean-Paul II et la Francophonie : de Paris à La Réunion, un pontificat à plusieurs voix

 

Lustiger, Etchegaray, Gantin, Tumi, Margéot : derrière le pape polonais, plusieurs grandes figures francophones ont accompagné son pontificat jusque dans l’océan Indien







English summary

John Paul II was a Polish Pope, but his long pontificate was also shaped by major French-speaking Catholic figures. Jean-Marie Lustiger in Paris, Roger Etchegaray in Rome, Bernardin Gantin from Benin, Christian Tumi from Cameroon and Jean Margéot from Mauritius represented very different faces of Francophone Catholicism. In May 1989, John Paul II himself visited Réunion, the first French overseas department ever visited by a Pope, describing his journey through the Indian Ocean as part of a “Francophone galaxy”. His visit showed a Francophonie extending beyond language, linking Europe, Africa and the islands through distinct cultures and histories.


Un pape polonais entouré de voix francophones

Jean-Paul II ne parlait évidemment pas depuis un univers catholique francophone. Son pontificat fut mondial, de la Pologne à l’Amérique latine, de l’Afrique à l’Asie.

Mais plusieurs cardinaux francophones occupèrent autour de lui des positions particulièrement importantes.

À Paris, Jean-Marie Lustiger, nommé évêque d’Orléans par Jean-Paul II en 1979 puis archevêque de Paris en 1981, fut créé cardinal en 1983. Né dans une famille juive polonaise, converti au catholicisme pendant l’Occupation, il devint l’une des grandes voix intellectuelles et pastorales de l’Église européenne des années Jean-Paul II.

Le Français Roger Etchegaray, ancien archevêque de Marseille, fut appelé à Rome en 1984 pour présider Justice et Paix et Cor Unum. Jean-Paul II l’utilisa ensuite régulièrement comme envoyé personnel dans des situations difficiles, notamment pour des missions diplomatiques et humanitaires. En 2002 encore, il l’envoyait à Jérusalem au cœur de la crise israélo-palestinienne.

La Francophonie catholique de Jean-Paul II ne s’arrêtait pourtant pas à la France.


Gantin, Tumi, Margéot : une Francophonie qui déplace le centre

Le Béninois Bernardin Gantin occupe une place considérable dans la Curie de Jean-Paul II. En 1984, le pape le nomme préfet de la Congrégation pour les évêques, l’un des postes les plus importants de Rome, qu’il conservera jusqu’en 1998. Il préside également la Commission pontificale pour l’Amérique latine avant de devenir doyen du Collège cardinalice.

Au Cameroun, Christian Tumi représente encore un autre visage de cette Francophonie catholique. Formé notamment à Lyon et à Fribourg, parlant français mais aussi anglais et plusieurs langues africaines, il est créé cardinal par Jean-Paul II en 1988. Il jouera ensuite un rôle important dans l’épiscopat camerounais et dans le Symposium des conférences épiscopales d’Afrique et de Madagascar.

Dans l’océan Indien, le Mauricien Jean Margéot est lui aussi créé cardinal en 1988. Premier cardinal de Maurice, il préside alors la Conférence épiscopale de l’océan Indien.

Ces hommes n’ont évidemment pas formé un « parti francophone » autour du pape.

Mais leur présence montre une réalité importante : sous Jean-Paul II, parler français dans l’Église ne signifie déjà plus appartenir seulement à la France, à la Belgique ou au Québec.

La langue relie désormais Paris, Marseille, Cotonou, Douala, Port-Louis et de nombreux autres centres catholiques.


1989 : Jean-Paul II entre dans la « galaxie francophone » par La Réunion

Cette géographie devient presque visible en mai 1989.

Après Madagascar, Jean-Paul II atterrit le 1er mai à Saint-Denis de La Réunion. Il s’agit de la première visite pastorale d’un pape dans un département français d’outre-mer.

Devant les autorités, Jean-Paul II emploie lui-même une expression étonnante : il explique entrer, avec ce voyage, dans un espace de la « galaxie francophone ». Autour de lui se trouvent Mgr Gilbert Aubry, évêque de La Réunion, le cardinal Albert Decourtray pour l’épiscopat français et le cardinal Jean Margéot pour l’océan Indien.

En une seule image se rencontrent donc trois niveaux souvent séparés : la France, l’océan Indien et la Francophonie.

La Réunion appartient politiquement à la République française.

Elle appartient géographiquement à l’océan Indien.

Et sa société est issue de populations venues d’Europe, d’Afrique, de Madagascar, de l’Inde, de Chine et d’autres horizons.

Jean-Paul II insiste justement sur cette diversité lors de son départ : il présente l’île comme un exemple de populations d’origines différentes capables de vivre ensemble et appelle les Réunionnais à développer cet héritage avec les peuples voisins.


Frère Scubilion : la Francophonie rencontre aussi l’histoire de l’esclavage

Le moment central de cette visite intervient le 2 mai 1989.

Jean-Paul II béatifie à Saint-Denis le frère Scubilion Rousseau, religieux des Écoles chrétiennes arrivé à La Réunion en 1833.

Le choix n’est pas neutre.

Scubilion avait notamment catéchisé et accompagné des esclaves. Jean-Paul II en fait une figure de dignité humaine, de réconciliation et d’éducation. Il présente même sa béatification comme un événement fondateur pour l’Église réunionnaise.

Le pape élargit ensuite volontairement la perspective : Scubilion à La Réunion, le père Laval à Maurice et Victoire Rasoamanarivo à Madagascar deviennent, dans son homélie, des figures capables de rapprocher les peuples de l’océan Indien.

La Francophonie que Jean-Paul II rencontre ici n’est donc pas une simple communauté linguistique.

Elle est travaillée par l’esclavage, la colonisation, les migrations, les créoles, les identités insulaires et la proximité avec l’Afrique et l’Asie.

C’est précisément ce qui la rend intéressante.


Une leçon encore actuelle pour la Francophonie

Jean-Paul II avait probablement compris à La Réunion quelque chose que l’on oublie parfois lorsqu’on parle depuis Paris.

La langue française peut être commune sans produire des sociétés identiques.

À La Réunion, le français cohabite avec le créole et avec une mémoire faite d’origines multiples.

Au Cameroun, il côtoie l’anglais et de nombreuses langues africaines.

À Maurice, il vit aux côtés du créole, de l’anglais et de langues venues du sous-continent indien.

Le pontificat de Jean-Paul II permet donc de voir une Francophonie catholique déjà polycentrique.

Lustiger n’est pas Gantin.

Tumi n’est pas Margéot.

Paris n’est pas Saint-Denis de La Réunion.

Mais ces Églises peuvent se parler directement sans devoir effacer ce qui les distingue.

C’est peut-être là que la « galaxie francophone » évoquée par Jean-Paul II conserve aujourd’hui son meilleur sens : non pas un centre entouré de périphéries, mais plusieurs mondes reliés par une langue commune et des histoires différentes.


Sources

Les notices officielles du Saint-Siège permettent de retracer les fonctions des cardinaux Jean-Marie Lustiger, Roger Etchegaray, Bernardin Gantin, Christian Tumi et Jean Margéot pendant le pontificat de Jean-Paul II.

Le Saint-Siège conserve également tous les discours du voyage de Jean-Paul II à La Réunion des 1er et 2 mai 1989, notamment son intervention devant les autorités et son homélie pour la béatification du frère Scubilion.


Pour aller plus loin

Sur Moliérissime Haut, « Francophonie : 396 millions de locuteurs, mais qui voit encore leurs œuvres ? » permet de replacer cette Francophonie catholique dans la géographie beaucoup plus large du français contemporain.

« Francophonie mondiale : les nouveaux défis d’un espace qui ne parle plus seulement de langue » prolonge la question d’une Francophonie devenue culturelle, diplomatique et institutionnelle.

Enfin, « De la Guadeloupe au Maroc : deux Églises francophones à l’épreuve du ministère et de la confiance » montre à une échelle contemporaine combien le catholicisme francophone demeure lui aussi fait de réalités locales profondément différentes.


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Jean-Paul II a-t-il contribué, avec ces grandes figures africaines, françaises et indianocéaniques, à déplacer le centre de gravité du catholicisme francophone hors de la seule Europe ?

Et La Réunion pourrait-elle aujourd’hui jouer davantage le rôle de pont francophone entre France, Afrique orientale, Madagascar, Maurice et l’ensemble de l’océan Indien ?

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