Ikoni, Moroni, Itsandra, Ntsudjini, Domoni et Mutsamudu constituent le premier bien comorien inscrit par l’UNESCO. Une victoire historique qui oblige désormais à protéger des villes vivantes, fragiles et toujours habitées.
English summary
Six historic medinas in the Comoros have become the country’s first property inscribed on UNESCO’s World Heritage List. Ikoni, Moroni, Itsandra, Ntsudjini, Domoni and Mutsamudu bear witness to centuries of trade, migration and cultural exchange across the Indian Ocean. The inscription offers opportunities for conservation, research and community-based tourism, but it also creates a responsibility to protect living urban communities rather than turning them into open-air museums.
Une première historique pour les Comores
Le 25 juillet 2026, le Comité du patrimoine mondial de l’UNESCO a inscrit les médinas historiques des Comores sur la Liste du patrimoine mondial.
Il s’agit du premier bien comorien à recevoir cette reconnaissance internationale. La décision intervient après près de vingt années de travaux scientifiques, de démarches diplomatiques et de mobilisation des collectivités et des habitants. Le dossier de candidature avait été officiellement soumis en janvier 2025.
Le bien est composé de six ensembles urbains :
Ikoni ;
Moroni ;
Itsandra ;
Ntsudjini ;
Domoni ;
Mutsamudu.
Quatre se trouvent sur la Grande Comore et deux sur l’île d’Anjouan. L’inscription couvre environ 30 hectares, entourés de zones tampons destinées à préserver leur environnement urbain et paysager.
L’UNESCO a annoncé cette décision dans le cadre d’une session particulièrement importante pour l’Afrique. Les Comores, le Soudan du Sud et São Tomé-et-Príncipe ont rejoint pour la première fois la Liste du patrimoine mondial.
Six villes nées des routes de l’océan Indien
Les médinas comoriennes se sont développées au croisement des routes maritimes reliant l’Afrique orientale, la péninsule Arabique, la Perse, l’Inde et les îles de l’océan Indien.
Certaines de ces implantations urbaines existaient probablement dès le XIe siècle. Aux XIVe et XVe siècles, elles devinrent des cités-États et les principaux centres de plusieurs sultanats.
Leur architecture et leur organisation témoignent de ces échanges successifs. Les ruelles étroites, les mosquées anciennes, les palais de sultans, les maisons en pierre de corail, les portes sculptées et les places publiques composent un paysage urbain propre à l’archipel.
Ces villes ne sont pourtant pas de simples vestiges d’une civilisation disparue.
Elles demeurent habitées. Les pratiques religieuses, les solidarités familiales, les cérémonies et certains systèmes traditionnels d’organisation sociale y restent vivants.
L’UNESCO souligne notamment la coexistence de traditions islamiques patrilinéaires avec des coutumes matrilinéaires et matrilocales. Cette combinaison particulière distingue les sociétés comoriennes de nombreux autres espaces de l’océan Indien.
Une reconnaissance attendue depuis près de vingt ans
La préparation du dossier aurait commencé dès 2007.
Historiens, architectes, archéologues, collectivités, associations et habitants ont dû inventorier les bâtiments, documenter les transformations urbaines et établir la valeur universelle exceptionnelle du bien.
L’inscription récompense donc un travail beaucoup plus long que la seule réunion du Comité du patrimoine mondial.
Elle représente aussi un changement symbolique important.
Les Comores sont souvent évoquées dans la presse internationale à travers les crises politiques, la pauvreté, les migrations vers Mayotte, les pénuries ou les catastrophes naturelles. L’inscription rappelle que l’archipel possède également une histoire urbaine ancienne, inscrite dans de vastes réseaux intellectuels, commerciaux et religieux.
La crise récente du carburant montrait la fragilité économique du pays. La reconnaissance des médinas révèle une autre ressource : un patrimoine culturel capable de soutenir la recherche, la transmission et, à certaines conditions, une économie touristique plus locale.
Être inscrit ne signifie pas être sauvé
L’obtention du label UNESCO constitue une étape, pas un aboutissement.
De nombreux bâtiments sont fragiles ou mal entretenus. Les constructions en pierre de corail nécessitent des techniques et des matériaux adaptés. L’humidité, les tempêtes, l’érosion, les modifications non contrôlées et la pression urbaine menacent certains ensembles.
La protection du patrimoine se heurte aussi aux réalités sociales.
Une famille qui vit dans une maison ancienne doit pouvoir réparer sa toiture, installer l’eau ou adapter son logement. On ne peut pas lui demander de conserver parfaitement une façade historique lorsqu’elle ne dispose ni des financements ni de l’assistance technique nécessaires.
La politique patrimoniale devra donc proposer des aides concrètes aux propriétaires et aux habitants.
Interdire toutes les transformations conduirait soit à l’abandon des bâtiments, soit à des travaux clandestins. Autoriser n’importe quelle modification détruirait progressivement ce qui a justifié l’inscription.
La réussite dépendra de la capacité à trouver un équilibre entre conservation, confort moderne et vie quotidienne.
Des médinas vivantes, pas des décors touristiques
Le tourisme culturel représente l’une des principales promesses liées à l’inscription.
Les visiteurs pourraient découvrir les mosquées anciennes, les palais, les maisons en pierre, les portes sculptées et l’histoire des échanges maritimes. Des guides, artisans, restaurateurs, chercheurs et hébergeurs pourraient bénéficier de nouvelles activités.
Mais le développement touristique comporte aussi des risques.
La hausse de la valeur immobilière peut éloigner les habitants. Des logements familiaux peuvent être transformés en hébergements touristiques. Les commerces ordinaires peuvent laisser la place à des boutiques pensées uniquement pour les visiteurs.
Une médina vidée de ses habitants serait peut-être plus propre sur les photographies, mais elle aurait perdu une partie essentielle de sa valeur.
L’Organisation internationale de la Francophonie soutient déjà aux Comores des projets de tourisme communautaire associant patrimoine, protection des écosystèmes et création de revenus locaux. Ces programmes ont notamment formé des femmes et des jeunes aux activités touristiques et à la valorisation des savoir-faire.
Cette logique devrait inspirer la gestion des médinas : les habitants ne doivent pas seulement subir les contraintes du patrimoine. Ils doivent recevoir une part réelle de ses bénéfices.
Moroni, capitale moderne et ville historique
Moroni incarne particulièrement cette tension.
La ville est à la fois capitale politique, centre administratif, port, lieu de résidence et médina historique. Son développement ne peut pas être figé.
L’inscription impose toutefois de mieux contrôler les constructions, les démolitions et les transformations visibles depuis les ensembles protégés.
La question ne concerne pas seulement quelques monuments remarquables. Le tissu urbain lui-même possède une valeur : le tracé des rues, la relation entre les maisons, les mosquées, les places et le littoral.
Protéger Moroni ne signifie donc pas reconstruire artificiellement une ville ancienne. Il s’agit de conserver la lisibilité de son histoire tout en permettant aux habitants de travailler et de vivre.
Mutsamudu et Domoni, deux héritages d’Anjouan
À Anjouan, Mutsamudu et Domoni rappellent le rôle de l’île dans les échanges maritimes.
Mutsamudu conserve un tissu ancien marqué par ses ruelles, ses portes et ses édifices religieux. Domoni fut également un centre politique et commercial important.
L’inscription commune des six médinas évite de réduire le patrimoine comorien à la seule capitale.
Elle met en valeur plusieurs îles et plusieurs histoires locales. Elle peut ainsi favoriser une politique culturelle moins centralisée.
Cette dimension est particulièrement importante dans un archipel où les relations entre les îles ont souvent été marquées par des rivalités politiques et des inégalités d’équipement.
Un patrimoine partagé peut contribuer à l’unité nationale, à condition que les financements et les projets ne se concentrent pas uniquement à Moroni.
Une francophonie qui ne doit pas recouvrir les autres langues
Les Comores appartiennent à l’espace francophone, mais leur patrimoine ne peut être compris uniquement à travers la langue française.
Le shikomori, l’arabe et le français participent ensemble à la vie intellectuelle et administrative de l’archipel. Les inscriptions religieuses, les traditions orales, les archives et les pratiques sociales utilisent plusieurs langues.
Le français joue un rôle important dans la recherche, la coopération internationale, l’enseignement et la rédaction des dossiers patrimoniaux.
Il doit servir à faire connaître les médinas, non à remplacer les mots par lesquels les habitants décrivent leur propre histoire.
La valorisation du patrimoine pourrait donc produire des guides, des panneaux et des ressources numériques en shikomori, en français, en arabe et, pour les visiteurs étrangers, en anglais.
La francophonie serait alors une passerelle vers le monde et non un écran placé devant la culture comorienne.
Note culturelle : les portes sculptées, mémoire des maisons
Parmi les éléments les plus visibles des médinas figurent les portes anciennes, souvent travaillées avec soin.
Elles ne sont pas seulement décoratives. Elles marquent l’entrée de la maison, la position de la famille et la séparation entre l’espace public de la rue et l’espace domestique.
Certaines témoignent des influences circulant autrefois entre les ports de l’océan Indien. Les formes, motifs et techniques ont voyagé avec les artisans et les commerçants.
Restaurer ces portes demandera donc davantage qu’un simple nettoyage. Il faudra retrouver des artisans capables d’identifier les essences, les assemblages et les motifs, puis transmettre ces compétences à une nouvelle génération.
Le patrimoine peut ainsi créer des emplois qui ne reposent pas uniquement sur la vente de souvenirs.
Un jeune formé à la pierre, au bois ou à la conservation des bâtiments devient non seulement un travailleur qualifié, mais aussi le dépositaire d’une part de la mémoire nationale.
Une chance, mais aussi une obligation internationale
L’inscription au patrimoine mondial permet aux Comores de solliciter davantage d’expertise, de partenariats et de financements.
Elle impose en retour un suivi régulier.
L’État devra présenter des dispositifs de gestion, contrôler l’état des sites et prévenir les dégradations. Les collectivités devront travailler avec les habitants. Les décisions concernant les travaux, la circulation, les déchets et l’urbanisme devront tenir compte de la valeur reconnue par l’UNESCO.
Le risque serait de multiplier les comités et les annonces sans donner aux communes les moyens d’agir.
La reconnaissance internationale ne réparera pas les bâtiments à la place des Comoriens. Elle peut cependant aider l’archipel à convaincre ses partenaires qu’un investissement dans le patrimoine sert également l’éducation, l’emploi, la cohésion sociale et l’environnement urbain.
Après la célébration vient donc le travail.
Les six médinas sont désormais reconnues comme un héritage de l’humanité. Elles doivent surtout rester des lieux où les Comoriens puissent continuer à habiter leur propre histoire.
Points essentiels
Six médinas comoriennes ont été inscrites au patrimoine mondial le 25 juillet 2026.
Il s’agit du premier bien des Comores inscrit par l’UNESCO.
Les sites concernés sont Ikoni, Moroni, Itsandra, Ntsudjini, Domoni et Mutsamudu.
Ces villes témoignent des échanges anciens dans l’océan Indien et de l’histoire des sultanats.
Les médinas demeurent habitées et conservent des traditions sociales et religieuses vivantes.
Plusieurs bâtiments sont fragiles et nécessitent des restaurations urgentes.
Le tourisme devra profiter aux habitants sans transformer les villes en décors.
L’inscription doit favoriser la formation d’artisans, la recherche et la création d’emplois patrimoniaux.
Sources
UNESCO, fiche officielle des médinas historiques des Comores.
UNESCO, bilan des premières inscriptions des Comores, de São Tomé-et-Príncipe et du Soudan du Sud.
Al-Watwan, récit du processus d’inscription et présentation des six médinas.
Africanews, état des bâtiments et enjeux de conservation.
Collectif Patrimoine des Comores, mobilisation et responsabilités après l’inscription.
Organisation internationale de la Francophonie, projets de tourisme communautaire et de valorisation du patrimoine comorien.
Pour aller plus loin
Comores : le carburant manque, la souveraineté s’affiche, la musique invente
Francophonie : 396 millions de locuteurs, mais qui voit encore leurs œuvres ?
Outre-mer : reconstruire les institutions sans oublier les cultures vivantes
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L’inscription à l’UNESCO peut-elle réellement améliorer la vie des habitants des médinas comoriennes ?
Comment développer le tourisme sans faire monter les prix ni transformer les quartiers historiques en musées ?
Le patrimoine pourrait-il devenir une véritable filière d’emploi pour la jeunesse de l’archipel ?
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