Qui dirigera la Francophonie après 2026 ?

 

Quatre candidats, quatre visions





English summary

Four candidates are competing to lead the Organisation internationale de la Francophonie from 2027 to 2030: incumbent Secretary-General Louise Mushikiwabo of Rwanda, Juliana Amato Lumumba of the Democratic Republic of Congo, Coumba Bâ of Mauritania and former Romanian Prime Minister Dacian Cioloș. The election will take place on 16 November 2026 at the Francophonie Summit in Phnom Penh. Beyond personalities, the vote will determine whether the OIF prioritizes institutional continuity, political influence, economic cooperation, youth mobility, artificial intelligence or a more pragmatic Francophonie built around tangible opportunities.


Une vraie élection pour la première fois

Le prochain secrétaire général de l’Organisation internationale de la Francophonie sera élu le 16 novembre 2026 à Phnom Penh, lors du 20e Sommet de la Francophonie.

Et, pour une fois, le mot « élection » n’est pas tout à fait décoratif.

Depuis la création du poste de secrétaire général en 1997, le choix reposait largement sur des consultations diplomatiques et la recherche d’un consensus entre gouvernements.

La procédure a désormais été réformée.

Les candidats ont dû déposer officiellement leur programme avant le 15 mai. Le 30 juin, ils ont été auditionnés pendant 45 minutes devant les ministres des Affaires étrangères francophones : vingt minutes pour présenter leur projet, puis vingt minutes de questions. Les chefs d’État et de gouvernement des 53 membres de plein droit procéderont au choix définitif en novembre.

Quatre candidats restent en lice :

Louise Mushikiwabo, Rwanda.

Juliana Amato Lumumba, République démocratique du Congo.

Coumba Bâ, Mauritanie.

Dacian Cioloș, Roumanie.

Derrière quatre personnalités apparaissent surtout quatre manières de répondre à une question beaucoup plus importante :

à quoi doit encore servir la Francophonie ?


Louise Mushikiwabo : continuer la transformation

Louise Mushikiwabo dirige l’OIF depuis 2019. Ancienne ministre rwandaise des Affaires étrangères, elle sollicite désormais un troisième mandat.

Sa campagne repose largement sur son bilan.

Elle met en avant la modernisation administrative de l’organisation, la rationalisation de ses programmes, le développement de ses représentations régionales et une Francophonie davantage tournée vers l’économie, l’emploi des jeunes et le numérique.

Pour son prochain mandat, l’intelligence artificielle occupe une place centrale.

Mushikiwabo considère l’IA à la fois comme une question économique et comme un enjeu de souveraineté. Elle veut développer la formation aux métiers numériques, renforcer l’éducation aux médias face à la désinformation et accroître la place des jeunes femmes dans les nouveaux secteurs technologiques.

Elle insiste également sur la Francophonie économique.

Une langue commune doit, selon elle, faciliter les relations entre entrepreneurs, PME, investisseurs et marchés francophones. L’organisation revendique déjà plusieurs missions commerciales réunissant des entreprises de nombreux États membres.

Sa ligne peut donc se résumer ainsi :

ne pas changer de direction, mais accélérer.


Une Francophonie moins punitive

Mushikiwabo propose aussi une évolution diplomatique intéressante.

Face aux coups d’État et aux transitions politiques, elle défend davantage le maintien du dialogue et le suivi des autorités concernées que la seule logique de suspension et de sanctions.

L’objectif est de préserver la capacité d’influence de l’OIF tout en maintenant les principes démocratiques inscrits dans la Déclaration de Bamako.

Cette position répond à une difficulté réelle.

Une organisation peut exclure les gouvernements qui ne respectent pas ses valeurs.

Mais si les suspensions se multiplient au point de couper tout contact avec une partie de l’espace francophone, son pouvoir diplomatique diminue lui aussi.

Reste la question inverse : jusqu’où dialoguer sans rendre les principes démocratiques purement théoriques ?


Juliana Lumumba : la Francophonie des peuples

La principale adversaire politique de Louise Mushikiwabo vient de la République démocratique du Congo.

Juliana Amato Lumumba, ancienne ministre et fille de Patrice Lumumba, est soutenue officiellement par Kinshasa.

Elle veut construire une Francophonie qu’elle présente comme davantage tournée vers les peuples, la jeunesse, le développement et la coopération concrète.

Son programme comporte plusieurs propositions précises.

Elle envisage notamment une Chambre francophone de commerce solidaire, une Académie francophone de la paix, une structure consacrée à la transition numérique inclusive et surtout un Visa francophone des talents destiné à faciliter la circulation des compétences entre pays membres.

L’idée est importante.

La Francophonie parle depuis longtemps de mobilité.

Mais un étudiant sénégalais, un ingénieur congolais, un chercheur vietnamien ou un entrepreneur haïtien continuent à rencontrer de nombreuses frontières administratives lorsqu’ils veulent circuler à l’intérieur de cet espace prétendument commun.

Lumumba veut donc faire de la Francophonie davantage qu’une communauté linguistique.

Elle veut en faire un espace de circulation.


RDC contre Rwanda : impossible d’ignorer le contexte

La confrontation entre Mushikiwabo et Lumumba possède cependant une dimension géopolitique particulièrement sensible.

La RDC et le Rwanda s’opposent depuis plusieurs années sur la situation dans l’est congolais et sur le soutien attribué par Kinshasa, plusieurs gouvernements occidentaux et des experts des Nations unies au mouvement AFC/M23. Kigali rejette les accusations concernant son soutien au mouvement.

Les deux camps affirment que l’élection à la Francophonie ne doit pas devenir le prolongement de ce conflit.

Mais il serait naïf de croire que les diplomates oublieront totalement cette situation lorsqu’ils voteront.

La candidature de Juliana Lumumba exprime aussi une revendication de poids démographique.

La RDC est devenue l’un des principaux centres mondiaux de la langue française et veut que cette réalité soit davantage reflétée dans la gouvernance de la Francophonie.

Le centre de gravité du français se déplace vers l’Afrique.

Kinshasa veut désormais que le pouvoir institutionnel suive ce déplacement.


Coumba Bâ : rendre enfin l’OIF efficace

La Mauritanienne Coumba Bâ défend une ligne plus institutionnelle.

Son mot central est probablement : efficacité.

Elle veut réformer la gouvernance de l’OIF, renforcer son rôle diplomatique, développer la coopération économique et intégrer davantage le numérique et l’intelligence artificielle aux politiques francophones.

Son approche repose moins sur un grand récit idéologique que sur l’idée de résultats mesurables.

La Francophonie doit pouvoir montrer ce qu’elle produit réellement pour les populations.

Combien d’emplois ?

Combien de projets financés ?

Combien de jeunes formés ?

Combien d’entreprises mises en relation ?

Combien de crises où sa diplomatie a véritablement servi ?

Cette exigence touche un point faible bien connu de l’organisation.

Les institutions francophones excellent parfois dans la rédaction de déclarations finales.

Le citoyen, lui, remarque rarement leur existence.


Le problème des sommets qui produisent surtout des sommets

L’OIF compte aujourd’hui 90 États et gouvernements, dont 53 membres de plein droit, et revendique un espace de 396 millions de locuteurs du français répartis sur les cinq continents.

Ces chiffres produisent une impression de puissance.

Mais une puissance démographique n’est pas automatiquement une puissance politique.

Les échanges économiques entre pays francophones restent fragmentés.

Les livres circulent difficilement d’un pays à l’autre.

La mobilité universitaire reste compliquée.

Les contenus culturels francophones souffrent d’un manque de visibilité numérique.

Et les interventions politiques de l’OIF restent peu connues du grand public.

Coumba Bâ attaque donc indirectement cette contradiction :

à quoi servent 396 millions de locuteurs s’ils n’ont pas véritablement d’espace commun ?


Dacian Cioloș : faire du français une opportunité

Le quatrième candidat vient de Roumanie.

Dacian Cioloș, ancien Premier ministre roumain et ancien commissaire européen, apporte une candidature inhabituelle dans une compétition où trois des quatre prétendants viennent d’Afrique.

Son projet repose sur une formule efficace :

faire du français une langue d’opportunités.

Pour Cioloș, les jeunes choisiront le français s’il leur permet réellement d’étudier, de trouver un emploi, d’entreprendre, d’innover ou de circuler.

Il veut donc rapprocher davantage :

éducation et emploi,

universités et entreprises,

formation professionnelle et innovation,

Francophonie et investissements.

Il propose également de diversifier les financements de l’OIF en travaillant davantage avec les banques de développement, les institutions financières internationales et le secteur privé.


Le français contre l’anglais ? Mauvais combat

Cioloș refuse également de présenter l’avenir du français comme une guerre contre l’anglais.

Son raisonnement est pragmatique.

Dans des sociétés de plus en plus multilingues, la Francophonie ne gagnera probablement pas en demandant aux jeunes de choisir exclusivement entre français et anglais.

Elle doit démontrer ce que le français apporte en plus.

Formation.

Réseaux professionnels.

Culture.

Mobilité.

Accès à plusieurs continents.

Coopération scientifique.

Cioloș assume d’ailleurs pleinement que l’Afrique constitue le cœur démographique de l’avenir francophone, malgré son propre ancrage européen.

C’est peut-être le paradoxe le plus intéressant de sa candidature :

un Roumain propose une Francophonie plus économique dont l’avenir se trouve essentiellement en Afrique.


Quatre candidats, mais davantage de convergences qu’il n’y paraît

Les quatre programmes ne sont pas complètement opposés.

Tous parlent de jeunesse.

Tous parlent d’économie.

Tous parlent de numérique.

Tous promettent une organisation plus proche des populations.

Tous veulent une Francophonie moins bureaucratique.

Les différences portent davantage sur l’accent.

Mushikiwabo représente la continuité et l’adaptation géopolitique.

Lumumba insiste sur les peuples, la mobilité, la paix et le poids africain.

met en avant l’efficacité institutionnelle et diplomatique.

Cioloș privilégie l’emploi, les opportunités et une Francophonie économique plus intégrée.

Le choix ne sera donc probablement pas celui de quatre Francophonies totalement incompatibles.

Il déterminera plutôt quelle priorité passera en premier.


Le Québec peut-il encore peser ?

Le magazine québécois L’actualité, qui vient de consacrer un dossier à l’élection, souligne un autre aspect de la compétition : le Québec paraît cette fois moins bien placé pour jouer pleinement son rôle traditionnel dans les négociations de coulisses.

C’est un paradoxe.

Le Québec est l’un des rares gouvernements non souverains disposant d’un statut de membre de plein droit dans les institutions francophones.

Il représente aussi l’un des grands pôles historiques de défense politique du français.

Les candidats le savent d’ailleurs parfaitement : Louise Mushikiwabo comme Juliana Lumumba se sont déplacées au Québec pendant leur campagne.

Mais le centre démographique et diplomatique de la Francophonie se déplace.

Québec et Paris conservent une influence financière, culturelle et historique considérable.

Ils ne peuvent plus décider seuls.

C’est probablement une bonne nouvelle.

Une Francophonie réellement mondiale ne peut pas rester une conversation franco-québécoise à laquelle quelques dizaines de pays seraient invités.


Paris doit-il choisir son candidat ?

La France se trouve elle aussi dans une situation nouvelle.

Elle reste le principal centre historique de la langue française et un acteur majeur de l’organisation.

Mais une implication trop visible en faveur d’un candidat pourrait réveiller l’accusation ancienne d’une Francophonie utilisée comme prolongement de l’influence française.

En 2018, le soutien français à Louise Mushikiwabo avait joué un rôle important dans son accession au secrétariat général. Reuters rappelle que la Rwandaise avait alors bénéficié du soutien de Paris.

En 2026, la situation est plus complexe.

Trois candidats africains peuvent revendiquer une légitimité continentale.

Un candidat européen veut démontrer que la Francophonie ne doit pas devenir exclusivement africaine.

Paris devra donc probablement peser tout en donnant l’impression de ne pas peser.

Exercice diplomatique parfaitement francophone : parler beaucoup de transparence pendant que les négociations sérieuses ont lieu dans le couloir voisin.


Quelle Francophonie pour 2030 ?

Le véritable choix dépasse finalement les quatre noms.

La Francophonie peut continuer à être d’abord une organisation diplomatique chargée de défendre la langue française et certaines valeurs politiques.

Elle peut devenir davantage une communauté économique.

Elle peut faciliter la mobilité étudiante et professionnelle.

Elle peut investir massivement dans le numérique et l’intelligence artificielle.

Elle peut devenir un espace de médiation politique entre États.

Elle peut aussi soutenir plus fortement les industries culturelles, les livres, les films, la musique et les médias francophones.

Mais elle ne pourra probablement pas tout faire avec la même intensité.

Le prochain secrétaire général devra donc accepter une chose que les organisations internationales aiment assez peu :

choisir.


Note culturelle : le français n’a plus un seul centre

La grande transformation de la Francophonie est peut-être moins institutionnelle que culturelle.

Le français parlé à Kinshasa n’est pas celui de Montréal.

Celui d’Abidjan ne ressemble pas exactement à celui de Bruxelles.

Le français de Port-au-Prince vit avec le créole.

Celui de Dakar avec le wolof.

Celui de Beyrouth avec l’arabe.

Celui de Bucarest évolue dans un environnement largement roumanophone.

La Francophonie ne peut donc plus être pensée comme une langue française parfaitement uniforme diffusée depuis Paris vers sa périphérie.

Elle devient progressivement un réseau de centres.

Cette évolution est déjà visible dans la littérature, la musique, le cinéma et les usages numériques.

Le prochain dirigeant de l’OIF devra probablement comprendre que défendre le français ne signifie plus défendre une seule manière de le parler.


396 millions de locuteurs, mais pour quoi faire ?

Le chiffre mérite d’être répété : 396 millions de personnes parlent aujourd’hui français, selon les données mises en avant par l’OIF en 2026.

Mais le nombre n’est intéressant que s’il produit quelque chose.

Une langue mondiale doit permettre à un étudiant de Yaoundé de suivre une formation à Montréal.

À un éditeur sénégalais de vendre facilement ses livres en Belgique.

À un ingénieur vietnamien de travailler avec une entreprise ivoirienne.

À un film congolais d’être découvert à Québec.

À une entreprise roumaine de trouver un partenaire au Maroc.

Sinon, la Francophonie restera un immense espace linguistique dont les habitants se connaissent étonnamment peu.

Le véritable programme du prochain secrétaire général pourrait finalement tenir en une phrase :

transformer une langue commune en espace commun.


Points essentiels

  • Quatre candidats sont officiellement en lice pour diriger l’OIF de 2027 à 2030.

  • Louise Mushikiwabo sollicite un troisième mandat.

  • Juliana Amato Lumumba représente la République démocratique du Congo.

  • Coumba Bâ est la candidate de la Mauritanie.

  • Dacian Cioloș est soutenu par la Roumanie.

  • Les candidats ont été officiellement auditionnés le 30 juin 2026.

  • L’élection aura lieu le 16 novembre à Phnom Penh.

  • Les 53 membres de plein droit participeront au choix.

  • L’OIF rassemble 90 États et gouvernements et revendique 396 millions de francophones.

  • L’économie, la jeunesse, le numérique, l’IA et la mobilité occupent une place centrale dans les quatre programmes.

  • Le conflit entre la RDC et le Rwanda donne une dimension géopolitique particulière à la confrontation Mushikiwabo-Lumumba.

  • Le scrutin déterminera surtout la priorité de l’OIF pour les années 2027-2030 : diplomatie, économie, mobilité, efficacité ou continuité.


Sources

  • Organisation internationale de la Francophonie, présentation officielle des quatre candidatures, de la nouvelle procédure électorale et du calendrier du Sommet de Phnom Penh.

  • Reuters, analyse de la compétition entre les candidatures rwandaise et congolaise et présentation des quatre candidats.

  • L’actualité, Jean-Benoît Nadeau, « Qui dirigera la Francophonie ? », 11 août 2026.

  • Présentation du programme de Louise Mushikiwabo après son audition du 30 juin.

  • Présentation des propositions de Juliana Amato Lumumba.

  • Présentation du programme de Coumba Bâ.

  • Entretien avec Dacian Cioloș sur sa conception d’une Francophonie des opportunités.


Pour aller plus loin


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Qui choisiriez-vous pour diriger la Francophonie ?

L’OIF doit-elle devenir plus politique, plus économique ou se recentrer d’abord sur la langue française ?

Et faut-il faciliter beaucoup plus fortement la circulation des étudiants, artistes, travailleurs et entrepreneurs à l’intérieur de l’espace francophone ?


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